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CQFD N°028


UN MARIN DU PASCAL-PAOLI RACONTE

SNCM : UN DEUXIÈME FERRY DEVAIT ÊTRE DÉTOURNÉ

Mis à jour le :15 novembre 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

Marin CGT en grève, Hervé se trouvait sur le Pascal-Paoli quand celui-ci a été détourné par un groupe de marins du Syndicat des travailleurs corses (STC). Il évoque un deuxième détournement prévu mais avorté, l’étrange traversée, le conflit de vingt-trois jours et son dénouement.

MARDI 27 SEPTEMBRE, la grève de la SNCM ne fait que commencer. Depuis trois jours, les marins affrontent les CRS qui, en pénétrant dans l’enceinte portuaire, ont provoqué le débrayage des dockers et des employés du port autonome. Une rumeur court les quais : une action d’éclat est imminente. Aussi, lorsqu’il voit le Pascal-Paoli lever l’ancre, Hervé [1] se précipite sur la passerelle d’embarquement. « À bord, l’équipage est au complet, plus un groupe de marins du STC avec à sa tête les frères Mosconi. Le commandant parlemente avec Alain Mosconi. Après avoir fait part de sa désapprobation, il prend en charge la manoeuvre. Le reste de l’équipage obtempère aussi sans trop se faire prier. » Et vogue la galère. « En fait ce n’est pas un mais deux bateaux qui auraient dû appareiller. La CGT devait emmener le Casanova, amarré juste en face, jusqu’à Ajaccio. Mais les Corses sont partis avant le moment convenu. » Pour tirer la couverture médiatique à eux ? « Le symbole aurait pourtant été fort : deux navires portant le nom de deux résistants, détournés vers les deux capitales de l’île par deux syndicats d’habitude irréconciliables. » Contacté par CQFD, Jean-Paul Israël, secrétaire général du syndicat CGT-marins, nie : « Ce n’est pas le genre de la maison. Pas en début de grève. Et pourquoi on le détournerait sur la Corse, nous ? »

À l’arrivée, Bastia est en feu. « Du large, on voyait des colonnes de fumée au-dessus des toits. Il faut dire que là-bas, l’activité maritime est vitale. Là-bas, c’est une question culturelle, alors que pour les Marseillais c’est une lutte sectorielle. » Le GIGN prend d’assaut le Pascal- Paoli, pour éviter la victoire symbolique que supposait son entrée dans le port. « À l’origine, les copains corses étaient avec nous dans la CGT. Puis ils ont fondé le STC et ont commencé avec la chanson de la “corsisation” des emplois. L’affaiblissement de la SNCM, ils s’en foutaient. Ils pariaient sur la création d’une compagnie régionale. » Ce qui allait de pair avec la politique de l’Assemblée territoriale corse, dominée par la droite, qui a financé le concurrent privé, Corsica Ferries, sous le prétexte de financer la continuité territoriale. « Le STC a rejoint la bagarre contre la privatisation sur le tard, probablement pour des raisons tactiques. Alors ça fout les boules quand maintenant ils nous regardent de haut pour avoir voté la reprise. » Les menaces du FLNC contre les repreneurs ? « Comme le tir de roquette sur la préfecture de Bastia, ça peut aussi bien être des barbouzes. Par contre, le détournement du Pascal-Paoli, on l’a soutenu. Tous les gars ont salué leur courage. » La reprise après vingt-trois jours de grève ? « On était consignés à bord, à Toulon. L’avocat du CE nous a appelés pour nous expliquer qu’on pouvait se battre contre l’État, pas contre la justice. Les juges allaient décréter le dépôt de bilan et on se retrouverait à la rue, sans droit de grève, avec comme seule arme l’action illégale. On a voté oui par procuration, à contre-coeur. Le conflit nous avait échappé. Perben et Breton étaient venus à Marseille pour amuser la galerie, pendant que Villepin et Thibault négociaient à Paris. Thibault a peut-être cédé sur le dossier SNCM en échange d’un arrangement sur EDF… » Israël : « Il n’y a pas de divergence avec Thibault. Et de quel arrangement on parle si, deux jours après notre retour au boulot, EDF est entrée en bourse ? Dans ce cas, Thibault serait un drôle de négociateur. »

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Malgré cette formulation, près d’un marin sur six a voté Non à la reprise…

La formulation tendancieuse des bulletins de vote lors de la reprise ? Israël : « Je n’y pense même plus. Ç’a été voté à une écrasante majorité, ça vous suffit pas ? Vous êtes journaliste ou polémiste ? ». Le dépôt de bilan d’une entreprise publique ? Ç’aurait été du jamais vu. L’État français pouvait-il se payer le luxe de rompre la continuité territoriale avec la Corse ? Hervé : « Sans doute que non, mais ce qui me fait encore plus douter, c’est la perspective de voir les juges mettant leur nez dans les comptes de la SNCM. Ça, le gouvernement n’en veut pas. De peur de révéler le sabordage de la SNCM par l’État lui-même. On aurait vu comment les activités les plus rentables, après un ban d’essai assumé par la compagnie publique, ont été bradées au privé, comme le fret et les lignes sur le Maroc, sur l’Italie. Sans compter les preuves de la gabegie des entreprises d’État. La championne toute catégorie de cette incurie, c’est d’ailleurs l’armée. Bidasse dans la Marine, j’ai vu des dégazages et des tirs de torpilles ordonnés uniquement pour faire de la dépense, pour pouvoir réclamer le même budget que l’an passé. » De ce point de vue, c’est l’armée qu’il faudrait privatiser…

Quel est l’état d’esprit des marins aujourd’hui ? « Un peu d’amertume, mais pas de défaitisme. On parle d’abaisser l’âge de la préretraite à 48 ans, pour permettre les quatre cents départs prévus par les repreneurs. Les plus âgés sont déjà partis lors des précédents plans sociaux. À terme, il n’y aura plus de marins à Marseille. Avec le RIF, 80% de l’équipage pourra être philippin. Et ces cons d’officiers, qui nous ont lâchés, pourraient s’en mordre les doigts : plus rien n’empêchera la direction d’embaucher des commandants grecs ou italiens. »

Article publié dans le n° 28 de CQFD, novembre 2005.


[1] Le prénom a été changé à l’initiative de la rédaction.





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