MARDI 27 SEPTEMBRE au collège Les Perrières à Annonay, dans le Nord de l’Ardèche. La journée s’achève quand une
professeur d’anglais est interpellée dans les couloirs du collège par l’une des secrétaires de l’établissement. « Dis, lui demande-t-elle, il faudrait que tu nous passes le trombinoscope de tes élèves de troisième. » Un trombinoscope, vous savez, c’est cette feuille avec les noms et les photos des élèves d’une classe que les professeurs principaux transmettent à leurs collègues, en début d’année, afin qu’ils puissent mettre un nom sur une tête et une tête sur un nom. Mais, bon, en troisième, les élèves, ça fait déjà quatre ans qu’on les connaît. Aussi, pas besoin de trombinoscope. « Oui, mais nous on en a besoin, fait remarquer la secrétaire, car les gens du commissariat doivent venir les chercher demain ou après-demain. » Interloqués, deux professeurs improvisent une réunion avec le principal du collège, Daniel Gaudin. Gilles Petrod, l’un des deux enseignants présents, raconte : « Le principal a confirmé, nous révélant même que les trombinoscopes des classes de l’établissement avaient déjà été transmis une première fois au commissariat de la ville. C’était en fin d’année dernière. Ma collègue et moi lui avons alors demandé si ce transfert de données reposait sur
une base juridique. “Non”, a répondu le principal. “Sur quelle base ?”, lui at-on alors demandé. “Sur la base des
bonnes relations personnelles que j’entretiens avec le commissariat”, nous a-t-il expliqué. Et quand on lui a
demandé si cela ne lui posait pas de problème, compte tenu du contexte actuel (chasse aux sans-papiers, etc.), il nous a répondu : “Aucun problème”. » À la demande des deux professeurs, le principal consent cependant à ne pas transmettre les trombinoscopes au commissariat. Fin de l’entretien, mais pas de l’affaire. Vendredi 7 octobre, L’Humanité révèle publiquement l’histoire des trombinoscopes. Le principal monte en salle des professeurs et menace de porter plainte pour diffamation à l’encontre des enseignants cités dans l’article. À ce jour, aucun dépôt
de plainte n’a été enregistré. Il faut dire que les faits ont été confirmés tant par le rectorat que par le procureur
de Privas, Christophe Raffin. Contactée par CQFD, la direction du collège a refusé de répondre à nos questions, nous expliquant que le principal, Daniel Gaudin, n’était pas autorisé à parler par « l’autorité supérieure » et que, de plus, on avait certainement mieux à faire, surtout avec « tout ce qui se passe en ce moment en Ile-de-France ». Contacté lui aussi, le commissariat d’Annonay s’est défilé. « Appelez la préfecture », nous a-t-on dit. Disciplinés, c’est ce que nous avons fait.

À la préfecture, Patrick Duprat, le directeur de cabinet du préfet, trouve normal que « les chefs d’établissements et
la police [aient] des rapports suivis », surtout en ZEP, mais cherche à rassurer. Le fichage étant « illégal », il n’existe « pas de fichiers d’élèves au niveau policier ». La réquisition des trombinoscopes aurait été faite dans un « cadre judiciaire diligenté par le procureur » suite à l’agression, mi-septembre, d’un collégien par l’un de ses camarades à la sortie des cours. Ah, bon. Mais quel est ce « cadre judiciaire » ? « Une demande formulée oralement » par le procureur dans une affaire où aucune plainte n’a été déposée ! Toujours est-il que le procureur, Christophe Raffin, a effectivement choisi d’ouvrir officiellement une enquête sur l’agression de la mi-septembre. Il peut ainsi réquisitionner discrètement mais, cette fois, légalement les fameux trombinoscopes. Histoire de faire oublier les « bonnes relations personnelles » et les petits arrangements du principal avec le commissariat.
Malgré ses menaces, le principal semble s’être bien gardé de porter plainte. Les fédérations de parents d’élèves ont refusé d’entamer une action en justice : on est contre
« l’américanisation des relations », explique la FCPE. Certains des enseignants du collège, persuadés qu’on en veut à la réputation de leur établissement, soutiennent leur hiérarchie. Le rectorat se refuse à ouvrir une enquête
administrative, le principal n’étant jugé coupable que de
« naïveté ». Le ministère de l’Éducation nationale se fait oublier. Et le ministère de l’Intérieur refuse « d’intervenir dans une procédure en cours ». Bref, on enterre.
Article publié dans le n° 28 de CQFD, novembre 2005.