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CQFD N°028


LA GUEULANTE DU BOUQUINISTE

LIBERTÉ CONTRE AVENIR QUI PUE

Mis à jour le :15 novembre 2005. Auteur : Jules Hyénasse.


EN 1994, L’UN DE CES TROP RARES ÉDITEURS que l’on prétend « confidentiels » - sans doute entend-on par là qu’ils ne se livrent justement à aucune confidence, serait-ce sur l’oreiller, et qu’ils ne se mettent pas à table -, Patrice Thierry, fit paraître aux éditions L’Éther Vague (Toulouse) le déchirant et déchiré journal que Maurice Blanchard tint de novembre 1942 à 1946 Danser sur la corde. Homme intransigeant et secret, Maurice Blanchard (1890-1960), aviateur et constructeur aéronautique, est d’abord un poète écorché et lucide, inconnu des cénacles littéraires mais apprécié d’un petit nombre de fidèles parmi lesquels on compte André Breton, Benjamin Péret, René Char, Paul Éluard, Joë Bousquet, Gaston Bachelard, Julien Gracq ou André Pieyre de Mandiargues. Il mérite de passer à la postérité pour des vers justement sentis :

« La plus belle sculpture
C’est le pavé de grès
C’est le pavé cubique
Le pavé lourd qu’on jette
Sur la gueule des flics
 »

Il confie à ce « journal de guerre » (« Vivre : c’est la guerre ! » écrit-il dans Splendeurs et misère) ses réflexions quotidiennes avec un humour sauvage et une rage indétrônable. Le poète des Barricades mystérieuses(GLM, 1937) y mâche en 700 pages son dégoût de la société en général et du putainisme en particulier. Engagé dans la résistance avec le groupe de la Main à plume qui, autour de Noël Arnaud et Jean-François Chabrun, paiera un lourd tribut (huit morts sous les balles ou dans les camps nazis) à la liberté choisie, Blanchard est chargé par le réseau Brutus de collaborer à la firme allemande Junkers dont les avions avaient bombardé Guernica : chef de leur bureau parisien, il est le mieux placé pour faire passer leurs plans aux Alliés. D’une lucidité redoutable, il épingle sans pitié les « Personnalités Littéraires de ces années d’occupation et de révolution nationale (merde alors !) » ou encore, un « Prix de la Pléiade », « financé par Gallimard le mange-merde. Le nom de Gallimard me fait penser à gallinacé et à limace et aussi à merde, à coquelinard, coquillard, colichenarde, etc. » (16 août 1943). On lira cet épais volume avec un bonheur renouvelé à chaque page vengeresse et on finira par une citation libertaire extraite de sa réponse en 1952 à « La Révolte en question », enquête du Soleil noir : « La révolte […] est un diamant dont l’éclat se suffit à lui-même.[…] Les partis révolutionnaires sont des gangs qui veulent le pouvoir, non pour le bien des hommes, mais pour les “changer en sable” d’abord, et ensuite pour acquérir la propriété avec tous ses avantages. Des gredins branlent le macaque, le fanatisent et le saoulent puis, le massacre terminé, s’emparent du butin en gueulant : camarades, il faut savoir terminer une révolution ! Et les voici hissés au pouvoir, au plus haut gradin du toboggan de la corruption […]. Après les massacres, les lendemains qui puent. »

En ces féroces temps d’exécration de la vie où chacun est invité à la délation de qui que ce soit, il faut plus que jamais saluer les humains qui osent encore être épris de liberté. Remarquez comme ceux qui échappent à la matraque éliminatoire du silence et de la calomnie vont aujourd’hui se voir affublés d’honneur. Ce fut le cas l’an dernier de l’écrivain autrichienne Elfriede Jelinek qui ose accuser l’humanité de faillite à son devoir d’homme total. Malgré cette éhontée récupération merdiatique, l’auteur des Amantes ne semble pas lâcher le moindre morceau aux charognards. Ainsi disait-elle pertinemment dans un entretien, traduit à la suite de Lust, pour résumer la problématique de notre temps : « Disons que je pars de l’hypothèse suivante : l’individualisme est devenu impossible dans un système aussi fermé que le système capitaliste (ce sont précisément ceux qui campent sur leur individualisme qui succombent le plus à l’illusion, qui se conforment le plus à des images proposées, quelle que soit la variété proposée). Partant de cette impossibilité, on se retrouve donc avec des personnages qui n’agissent plus en leur nom propre, mais agissent simplement comme des révélateurs d’un langage. »

Article publié dans le n° 28 de CQFD, novembre 2005.






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