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CQFD N°028


DANS LES TRANCHÉES

INSURRECTION DE LA PARESSE

Mis à jour le :15 novembre 2005. Auteur : Nicolas Arraitz.

C’est la guerre. Et celui qui pense que ce journal déforme la réalité à force d’exagérer devrait passer quelque temps dans le centre-ville de Marseille. Où a-t-on vu une ville aussi malmenée et un mépris pour les gens aussi ouvertement assumé par les autorités ? Peut-être à San Salvador après le tremblement de terre de 1986, en pleine guerre civile. Les morts en moins.

« C’EST LA GUERRE », titrait Marseille-l’Hebdo en évoquant la grève des traminots. C’est « l’entreprise Marseille  » qu’on assassine, se lamentait le chef du Medef local. « Plus jamais ça ! » surenchérissait un calicot rouge sang pendu à la façade de l’Union patronale. Au pied de cette boursouflure sémantique, cheveux permanentés et gorges bardées d’or, des boutiquières ont même offert au passant une « soupe populaire » de protestation contre cette « prise d’otages ». Mais ces « créateurs de richesse » et leur maire à l’haleine fétide n’ont rien d’autre à fourguer que du fiel : ils vendent (à qui ?) une ville qu’ils n’aiment pas, tels les oligarques honteux d’un pays du Tiers-Monde. Ce qui explique peut-être l’hilarité de cette brochette d’investisseurs chinois qui, l’autre jour, observait une manif des anti-horodateurs depuis le balcon de la chambre de commerce.

Ils ont raison, c’est la guerre. Trous béants, palissades mouvantes, rues barrées, signalisation fantaisiste, passerelles branlantes, trottoirs rognés, vacarme des engins… Pendant que la nuisance des chantiers pousse les riverains à bout, les professionnels de l’expulsion sont à l’oeuvre pour chasser les plus faibles vers la périphérie, vers les zones de non-droit de demain. L’offensive est générale : un tramway superflu en guise de cheval de Troie de la privatisation des transports, la mise en place d’horodateurs alors qu’il n’y a pas de parking pour les résidents, le non-envoi des déclarations d’impôts aux retraités maghrébins vivant dans des hôtels… Le chaos de la guerre de tranchées que mène le progrès contre la paisible promenade du piéton est multiplié de façon exponentielle par la volonté municipale de virer la population du centre. « Nous avons besoin de gens qui créent de la richesse. Il faut nous débarrasser de la moitié des habitants, cette ville mérite mieux », a fanfaronné un jour l’adjoint délégué à l’Urbanisme. C’est la guerre, ouvertement. Toute résistance prend donc la forme d’une guérilla. Les horodateurs sont cassés, personne ne paie. La mairie a momentanément baissé les bras sur ce front-là.

Et les grèves. Marseille avait déjà été dépouillée de son activité maritime avec la création du port autonome sous tutelle de l’État. C’est cette dépossession qui a généralisé le fonctionnariat et le clientélisme. Aujourd’hui, le même pouvoir qui induisait cette culture corporatiste livre la ville aux corporations financières. Lone Star et Eurazéo raflent la rue de la Rép’, Eiffage le commissariat central, les horodateurs et les parkings, Connex-Véolia la SNCM, la société des eaux, les ferries et le tram. Sodexho les cantines scolaires et hospitalières. Et le maire s’indigne du corporatisme de ceux qui refusent de se laisser raboter l’existence par le tout-profit. Mais dans la foulée, il décrète par juge interposé que la grève des traminots est illégale car trop politique. Pas assez corporatiste, donc. Ce qui nous mène direct au café du Commerce. Kader, amer : « Les traminots, z’avaient qu’à choisir un autre métier s’ils voulaient être bien payés ! » Gibe : « Ils se battent pas pour une augmentation, juste pour le service public. » Kader : « Bah ! C’est pareil, font chier le peuple ! Veulent pas bosser ! Nous pourrissent la vie ! Et pendant ce temps, regarde-moi ce camion qui décharge : made in China. Comme disait Chaban-Delmas, quand la Chine s’éveillera, le monde se caguera dessus. C’est fait : on est envahi ! » Le serveur, lucide : « Ça n’arriverait pas si les dockers n’avaient pas repris le boulot… »

Même si les bagarres contre les privatisations sont corporatistes, elles valent mille fois mieux que ce dépeçage des biens et services qui devraient revenir vraiment au public. Et qui reproche aux grévistes de défendre des intérêts égoïstes ? Les mêmes qui érigent l’intérêt privé en unique moteur de la marche du monde. C’est la guerre, économique. On a envie d’interpeller les planqués des officines de la mairie, qui traînent des pieds derrière leurs comptoirs dressés comme des barricades contre les gens, pour qu’ils revendiquent enfin publiquement leur fumisterie. On a envie de secouer la ville pour en extirper cette hypocrisie et faire revenir à l’air libre une ancienne nonchalance plus flamboyante, plus généreuse. « À Marseille, l’absentéisme est une forme de fidélité », écrit une cégétiste critique en tentant d’expliquer pourquoi, au lieu d’avoir accouru en masse à la manif du 15 octobre pour huer Thibault le traître, « le petit peuple marseillais » et ceux de la SNCM ont préféré rester à la maison. En tout cas, si demain ces insurrections de la paresse s’acoquinaient avec le dynamisme du souk, l’esprit de Marseille en sortirait grandi. Ça serait, sans exagérer, mille ans de bonheur assuré !

Article publié dans le n° 28 de CQFD, novembre 2005.






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