Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°029
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°029


AGRICULTURE INSOUTENABLE

COUP FOURRÉ PRÉFECTORAL CONTRE LE GOURBI

Mis à jour le :15 décembre 2005. Auteur : Grite Lammane.

C’est bien beau d’annoncer 25 000 expulsions d’étrangers en 2006. Sur le terrain, les fonctionnaires se cassent la nénette pour trouver des sans-pap’ à renvoyer au bled. Le sous-préfet d’Istres a cru faire du chiffre en s’attaquant à un bidonville rural des Bouches-du-Rhône.

PERDU ENTRE DES SERRES abandonnées et la plaine maraîchère des Gravons, le « gourbi » est un bidonville occupé par une cinquantaine d’ouvriers agricoles étrangers. Lundi 5 décembre à la tombée de la nuit. Debout dans la gadoue, les hommes ont formé un cercle autour de moi. Ils semblent anxieux. On le serait à moins : depuis que Mme Vasarhely, huissier de son état, s’est pointée un matin au gourbi, leur sort est incertain. La dame a remis aux trois personnes qui avaient le malheur de se trouver là une assignation à comparaître devant le tribunal de grande instance d’Aix. « Ici, on est presque tous tunisiens, m’expliquent-ils. Maintenant, on est dans des caravanes. Au début, on n’avait que des bâches. Mais il n’y a toujours pas l’électricité. L’un d’entre nous vit là depuis dix-huit ans. » Claude Pineau, militant de la Ligue des droits de l’homme et membre du Collectif de défense des étrangers (Codetras) : « Depuis 2003, la Fondation Abbé Pierre, la Ligue des droits de l’homme et Toilettes du monde les aident à s’organiser pour pallier l’absence d’initiative des pouvoirs publics : nettoyage, bennes à ordures, toilettes sèches, douches… » Progressivement, les caravanes ont remplacé les bâches. « Avec ces aménagements, on a vu les habitants accéder à une certaine dignité humaine », affirme-t-il.

Jean-Yves Constantin, syndicaliste CFDT, également membre du Codetras, m’explique que la plupart ont eu un jour un CDI. « S’ils le perdent ou s’ils atteignent l’âge de la retraite, ils ne savent pas où aller. Il n’y a pas de logement disponible pour eux dans les Gravons. Alors ils restent là. Ils enchaînent les CDD, payés cinq euros de l’heure en moyenne. Les plus âgés servent de réserve de main-d’oeuvre pour écrêter les pics de travail. » « L’agriculture de la région ne tient que grâce à ce sous-salariat », ajoute Claude Pineau. Pourtant la demande d’expulsion est bien là. « Officiellement, elle émane du propriétaire. Mais il aurait agi sur incitation de la préfecture », explique Claudie Hubert, l’avocate des assignés. Claude Pineau confirme : « Le sous-préfet d’Istres, Bernard Fraudin, est venu en personne parler au propriétaire. Il lui aurait fait une sorte de chantage : “Si vous ne demandez pas l’expulsion, je fais ‘nettoyer’ quand même, mais c’est vous qui payez, car ce n’est pas une zone constructible.” » Interrogé par CQFD, M. Fraudin cède à la tentation du vedettariat : « Je suis en poste depuis mars. Un mois après, j’étais déjà sur le terrain. J’y suis allé plusieurs fois. Le préfet aussi s’est rendu sur les lieux. Bien avant que le propriétaire intente une action en justice. […] Quand nous sommes allés le rencontrer, il ne savait même pas quelle était la procédure, il pensait qu’il suffisait d’envoyer la police. […] J’ai bien senti qu’il voulait vendre. » Mais est-ce bien parce qu’il a « senti » les intentions du propriétaire que M. Fraudin oeuvre avec zèle à « la résolution du problème du site des Gravons » ?

En tout cas, quand j’ai appelé le propriétaire, j’ai eu plus de mal que le sous-préfet à « sentir ses intentions  ». J’ai eu affaire à son fils qui m’a invitée à téléphoner plus tard : encore épuisé par une opération subie trois mois auparavant, ce monsieur de quatre-vingt-quatre ans était alité. Le lendemain au téléphone, cet ancien agriculteur, lui-même issu de l’immigration, s’est montré gêné. Il m’a assuré que ce qui se passait n’était « pas [mon] affaire », et que lui demander des informations sans le rétribuer, c’était « du truandisme ». Dans le camp de la défense, on se demande si la sous-préfecture n’a pas engagé directement l’avocat du propriétaire, maître Marc Gelsi. La question est légitime : comment un vieil homme malade a-t-il trouvé l’énergie d’entreprendre lui-même les démarches d’expulsion ? Pourquoi aurait-il lancé une action en référé alors qu’aux dires du Codetras, le gourbi aurait été aménagé avec son consentement une vingtaine d’années plus tôt ? Joint par téléphone, maître Gelsi s’est agacé qu’on vienne embêter sa conscience. «  Je n’ai pas du tout le temps de répondre à vos questions. Je suis en rendez-vous.
- Quand peut-on vous rappeler sans vous déranger ?
- Ni aujourd’hui, ni à aucun moment.
 » C’est que la question est épineuse depuis la médiatisation des travailleurs Omi l’été dernier (voir CQFD n°13, 26). Pour encourager le juge à prendre la bonne décision, le sous-préfet a demandé à l’avocat du propriétaire de verser une pièce inattendue au dossier la veille de l’audience. À quel titre, s’il n’est pas partie prenante dans l’affaire ? On peut y lire qu’il a déniché aux habitants un « relogement provisoire dans des mobilehomes », « à une quinzaine de kilomètres de Berre », avec « une aide à la mobilité sous la forme de mise à disposition de mobylettes » (sic). Pour ceux qui sont salariés et en situation régulière.

Pour les autres, le sous-préfet dit avoir « déjà procédé, il y a quelques mois, à des interpellations aux abords du terrain qui ont abouti à onze reconduites à la frontière.  » D’autres le disent sans langue de bois : « De mai à juillet, ils se sont livrés à de véritables chasses à l’homme. Ils ont même poursuivi en moto des ouvriers qui se sauvaient à pied à travers champs. » D’ailleurs, quand on lui demande ce qu’il adviendrait des sans-papiers passés au travers des rafles de l’été dernier en cas d’expulsion du gourbi, M. Fraudin ne fait pas dans la dentelle : « On appliquera la loi de 1945. Il n’y a pas de régularisation envisagée. Ceux qui sont en situation régulière seront relogés. Les autres seront reconduits à la frontière. » Malgré l’absence de conditionnel dans ses propos, le sous-préfet devra renoncer à son coup de filet : le plaignant a été débouté le 6 décembre, le juge ayant estimé l’occupation suffisamment ancienne pour considérer qu’elle s’est faite avec l’accord du propriétaire. Les troupes de M. Fraudin devront continuer à rôder autour du gourbi s’il veut grossir ses statistiques. Mais si sa promesse de pétrolettes tient toujours, on imagine que les ouvriers sans-papiers s’en serviront pour échapper aux rafles.

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |