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CQFD N°029


PRIVATISATION DU TRAVAIL OBLIGATOIRE

L’ANPE SOUS-TRAITÉE AUX REQUINS

Mis à jour le :16 janvier 2006. Auteur : Marie Nennès.

Jaillie du « Plan de cohésion sociale » (ah ah !), la mise en concurrence de l’ANPE avec des boîtes privées se répand « à titre expérimental ». Entreprises d’intérim et cabinets de consultants se jettent sur l’aubaine avec une faim de loup. CQFD est allé voir ce que ça donne à Marseille.

AU REZ-DE-CHAUSSÉE d’un immeuble de bureaux de l’avenue du Prado, l’enseigne met tout de suite dans l’ambiance : « Opportunités - Cabinet BPI ». Opportunités : un mot pas trop connoté chômage, qui sent le battant prêt à saisir sa chance. Ce dispositif « expérimental », financé par l’Assedic, est réservé aux « demandeurs d’emploi présentant un risque avéré de chômage de longue durée. » Mais indemnisés, bien sûr : plus vite ils retrouveront du boulot, plus vite l’Unedic cessera de leur verser leurs allocs. Les autres, les galériens du Rmi, se contenteront de l’ANPE. Sur les 2 000 cobayes convoqués à Marseille et Avignon, 550 seulement ont accepté de se soumettre à « l’expérience ». À l’intérieur des locaux, des affichettes de couleur, des annonces d’emploi, le nombre d’entretiens décrochés depuis le début de l’opération en mai. On s’attend presque à voir les portraits du chômeur et du consultant du mois, comme chez McDo. Les locaux, loués pour l’occasion, sont petits, mais l’ambiance se veut chaleureuse, optimiste, volontaire. Les consultants, jeunes et sympas, se disent passionnés par cette « aventure humaine ». Si on les interroge sur les résultats, ils sourient modestement en répondant que c’est trop tôt pour tirer un bilan, puis annoncent fièrement cent cinquante emplois retrouvés. « - En CDI ?
- Quelques-uns, oui, mais ce sont plutôt des CDD.
- Vous leur apprenez à se vendre ?
- On ne peut pas dire ça comme ça. Nous leur apprenons à valoriser leurs compétences. Le seul discours qu’on a, c’est un discours sur les compétences.
- Et c’est rentable, pour BPI ?
- La question n’est pas là, l’important, c’est qu’ils retrouvent rapidement du travail, c’est ça qui nous motive.
 »
À entendre Marc Mino-Matot, le chef de projet, le pactole versé à BPI pour chaque chômeur - 2 300 euros à la prise en charge, 4 000 au total après six mois d’emploi en continu et jusqu’à 5 000 euros pour un chômeur de plus de 50 ans [1] - n’est qu’une gratification symbolique.

« Le recruteur a trouvé que j’avais pas le bon signe astrologique. »

Dans un autre bâtiment, un consultant à la chemise orange vif anime un « atelier d’argumentaire ». Exercice du jour : quelles sont les raisons qui poussent un employeur à ne pas vous embaucher ? Autour de la table, les réponses se bousculent : « Le recruteur a trouvé que j’avais pas le bon signe astrologique », raconte Hervé. « Moi, on me dit que je suis trop vieille », lâche Adrienne, 52 ans. «  Ouais, moi aussi », renchérissent en choeur René et Salah. « Et moi que j’ai trop d’enfants », ajoute timidement Sylvie. Trop vieux, trop jeune, trop typé, trop diplômé, pas assez… En bout de table, Serge, la cinquantaine renfrognée, n’a pas dit grand-chose. Le consultant insiste : « Et vous Serge, pourquoi vous êtes sans emploi, à votre avis ?
- Mon licenciement, point. Je vois pas d’autres raisons.
 » La réponse semble décevoir le consultant, qui s’attendait sans doute à plus d’introspection. S’ensuit un jeu de rôles où les chômeurs doivent simuler deux par deux un entretien d’embauche. Adrienne est enthousiaste : « On apprend à se vendre, à améliorer notre CV, à identifier nos faiblesses. Ils s’occupent bien de nous. À l’ANPE, j’y allais pour regarder les offres et c’est tout. Ici, j’apprends à avoir confiance en moi. » Le copain qui m’accompagne la regarde mi-sceptique mi-compatissant : « Je sais pas s’ils ont de meilleurs résultats, mais c’est le même genre de stages à la con que j’ai suivi à l’ANPE. Et ils ne m’ont jamais trouvé un boulot. »

Hors des ateliers collectifs, chaque consultant s’occupe du suivi individuel d’une cinquantaine de chômeurs. Il consacre aussi une demi-journée par semaine à la prospection d’emplois. Deux autres démarchent à temps plein les entreprises. « Notre spécialité, c’est le marché caché. L’ANPE ne publie que 30 % des offres d’emplois disponibles. Nous, on va chercher le boulot où il est. L’ANPE n’a pas les moyens de le faire, ce n’est pas son métier. Pareil pour l’accompagnement personnalisé, elle ne peut pas le faire. C’est pour ça que nous sommes meilleurs. Non, pas meilleurs, complémentaires. D’ailleurs nous coopérons étroitement avec l’ANPE et les Assedic. » Ces propos font bondir Nathalie Rupert et Eric Almagros, deux syndicalistes du SNU-ANPE : « Tu m’étonnes qu’on n’a pas les moyens ! On gère trois fois plus de dossiers par agent. Et encore, une demi-journée par semaine. La prospection, c’est quand on a le temps. Faut aussi accueillir le public, se cogner toutes les tâches administratives. Et puis, il n’y a plus de budget pour la formation, à part deux semaines par-ci par-là pour les adapter aux secteurs en tension. Alors que ces secteurs-là sont le royaume du travail au noir. On n’a rien à proposer aux gens. Et la majorité vient parce qu’on les a convoqués en les menaçant de radiation. La direction nous transforme en contrôleurs, ça nous rend malades. » Pour les deux syndiqués, la sous-traitance de BPI est une mise en concurrence déloyale, une façon de discréditer davantage encore l’ANPE - qui pourtant y arrive très bien toute seule. Mais le plus choquant, c’est la fortune engloutie dans ce début de privatisation au moment où Medef et syndicats marchandent la « réforme » de l’assurance-chômage et la baisse des durées d’indemnisation. Au lieu de filer l’argent aux chômeurs pour leur payer le steak, on gratte sur leur dos pour engraisser les boîtes privées et optimiser le marché du sous-emploi. Quelle riche idée : financer une expérience avec le pognon de ses cobayes…

Marie Nennès


Bizness Plan Impeccable

BPI fait partie d’un groupe spécialisé dans les « restructurations » d’entreprises. Son vice-président n’est autre que Bernard Brunhes, le spécialiste du « dialogue social » et de « l’externalisation » (la sous-traitance) des basses oeuvres des entreprises. Celui-là même qui a été nommé par Villepin pour « résoudre » le conflit de la RTM à Marseille. Le chiffre d’affaires de la boîte frôle les cent millions d’euros. «  Placer le social au coeur de l’économie », c’est la devise de BPI. À moins que ce ne soit l’inverse.
G.La

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.


[1] L’État, pour un reclassement via l’ANPE, dépense en moyenne 500 euros.





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L’ANPE SOUS-TRAITÉE AUX REQUINS
Un demandeur d’emploi présentant un risque avéré… | 2 juin 2008 |
Bonjour et bravo pour cet article ! Il retrace très bien « l’aventure humaine ». BPI, c’est une expérience que j’ai vécue. En effet, j’ai été identifié comme « demandeur d’emploi présentant un risque avéré de chômage de longue durée ». Possédant pourtant un bac+5 en informatique, sur quoi se basent-ils ? Sur les indemnités Assedic évidemment ! D’ailleurs, j’ai été envoyé chez BPI (de force sous peine de radiation) deux jours seulement après le début de mes indemnisations. L’ANPE SOUS-TRAITÉE AUX REQUINS
thor | 29 novembre 2006 |
Comment peut on accepter ce type de contrat pire que le CPE et CNE.Pas de projets à moyen terme possible,pas de possibilité de socialisation à l’intérieur de l’entreprise puisqu’on change tout le temps ,pas d’accès à un logement stable, peu de droits collectifs,retraite ineexistant L’ANPE SOUS-TRAITÉE AUX REQUINS
assistante | 13 juin 2006 |

bravo pour votre article !!!!

la demission de l’anpe et la faim des agences d’interim auront raison des chomeurs et des societes qui payent pour trouver une personne à embaucher….et je sais de quoi je parle car je travaille dans une agence interimaire. je cherche à demissionner rapidement tellement ce systeme me degoute… ne vous laissez pas berner par l’interim ,on se sert de vous et on vous jette dès qu’on a plus besoin de vous

 

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