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CQFD N°029


CHRONIQUE DE GUERRE

LES VOLEURS D’OXYGÈNE

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Paolina K’.


Lundi matin, je dépose mon fils à l’école, un coup de fil m’informe qu’il faut aller vite au tribunal administratif de Bordeaux, qu’ils veulent expulser du territoire toute une famille marocaine. Pas une voix d’extrême droite n’échappera aux rafles du nabot cocufié. « C’est nous qui trinquons quand ta trique n’excite plus ta pouf partie se pavaner avec ton pote. » Le chef des forces-du-côté-obscur-de-l’ordre a donné des objectifs à atteindre à tout prix par ses troupes. En termes d’expulsions, vingt mille pour cette année, sinon pas de prime au mérite les gars, faut faire du chiffre, donner aux chiens de l’opinion publique des résultats, faisons du zèle, le boss nous couvre. M. le préfet ne s’en prive pas.

Par les temps qui courent, il ne fait pas bon s’appeler Mohamed et venir ramasser les fruits de la croissance en France. Dans les vergers du Lot-et-Garonne, les travailleurs sans droits se cassent le dos par centaines et pour des prunes, mais quand le préfet intervient, le patron frauduleux reste indemne. Mohamed, sa femme et ses gosses demandent à la justice d’annuler l’arrêté de reconduite à la frontière pris à leur encontre par la préfecture, mais pour un cas similaire, la juge qui siège en ce jour a confirmé trois jours auparavant la reconduite d’une famille à sa misère. Du chiffre, on vous dit, du chiffre… C’est mal barré, donc. Mais les solidaires commencent à arriver au tribunal, le téléphone franco-arabe fonctionne, et bientôt nous sommes des dizaines dans la salle d’audience, c’est plein de gens fâchés, de proches, d’enseignants, de chômeurs, de libertaires, d’étudiants, de syndicalistes et même de socialos… De sans-papiers aussi qui risquent l’expulsion. Un mélange désopilant. On en profite pour vendre nos CQFD à la criée. Quand arrive Mohamed sous bonne escorte, menotté…

« Sans soutien on est rien »

Pour nous tenir compagnie, on nous envoie quatre officiers de police nationale et deux RG, du coup un lourd silence s’installe. L’audience commence. Les avocats font leur taf, exposent les éléments à charge et à décharge, je vous passe les détails juridico-hermétiques, on demande à l’inculpé s’il a quelque chose à rajouter et Mohamed s’explique : «  Madame la juge, mes yeux ont envie de pleurer, mais je ne peux pas devant mes enfants, alors c’est mon coeur qui pleure… Je ne suis pas un voleur, je travaille pour nourrir ma famille, mon fils aîné est marié avec une Française, ma fille est mariée avec un Français, mon autre fille passe le bac cette année, les petits derniers ont besoin de leur papa, je vis ici madame la juge, ma vie est ici… » Sa femme dans la salle s’exprime sans y avoir été autorisée, du coup son fils l’engueule, l’atmosphère se crispe davantage, on lui dit : « Madame, nous aussi on a envie de crier, mais faut pas craquer, ça va pas l’aider votre mari. » L’audience est levée, le délibéré se prolonge, on se dit que c’est bon signe. Et le jugement tombe. Même nous, on n’y croit pas, alors pendant quelques secondes on se dévisage, puis explose la joie, il respire d’un coup un air de joyeux bordel au tribunal. « L’arrêté de la préfecture est cassé » : comme ça fait plaisir d’entendre des trucs comme ça !

Mohamed repart du tribunal avec les siens, il dit : « Sans soutien on est rien, aujourd’hui je sais que je suis pas tout seul. » Et on ne sera pas de trop, car si aujourd’hui ils ne sont pas expulsables, en juin ils le seront, grâce à « l’humanité  » de la circulaire Sarkozy stipulant qu’il faut attendre la fin de l’année scolaire pour expulser les voleurs d’oxygène. En juin, les gens pensent à leurs congés encore payés. Ils auront d’autres chats à fouetter et le ministère de l’Intérieur d’autres charters à affréter. On ne sera pas de trop…. Ils ont le pouvoir, nous on a le temps.

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.






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