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CQFD N°029


COMPARUTIONS IMMÉDIATES À LA CHAÎNE

FAST-FOOD JUDICIAIRE À BOBIGNY

Mis à jour le :15 décembre 2005. Auteur : Nathalie Nief.

Audiences-minute, dénonciations anonymes, condamnations sans preuve, leçons de morale… Dans la foulée des « émeutes », une pelletée de jeunes interpellés au petit bonheur par la police ont été mis à cuire sur le gril des comparutions immédiates. Pour CQFD, une observatrice témoigne d’une journée d’abattage au tribunal de Bobigny.

LUNDI 7 NOVEMBRE au tribunal de Bobigny. De 14 heures jusqu’à minuit, les « émeutiers » cueillis dans le 93 défilent à la barre des comparutions immédiates. Quelques minutes suffisent à plier chaque affaire. Condamnations ou renvois se succèdent à la chaîne, on se croirait dans un McDo à l’heure du « rush ». Environ deux cents jeunes sont là pour soutenir leurs copains, auxquels s’ajoute une cinquantaine d’adultes, dont les journaleux. Si les militants associatifs ou syndicaux se comptent sur les doigts des deux mains (vive la « solidarité » !), les flics, eux, circulent en nombre dans le tribunal, ne laissant entrer les soutiens qu’au compte-goutte. Le spectacle est effarant. Aux juges murés dans leur dédain et aux procureurs tape-dur font face quelques avocats commis d’office, débordés par l’urgence, ignorant tout des dossiers, se mélangeant les pédales sur les prénoms et noms de familles, faisant parfois de leur mieux mais ne réussissant au bout du compte qu’à mettre en évidence une justice du pauvre, une camelote même pas digne d’un Tout-à- dix-balles. Ça commencepar un gars de Villemomble, 22 ans. Parti à minuit de chez un copain, il est « reconnu » par les flics, pourchassé puis embarqué. Mis en garde à vue, il se retrouve accusé d’avoir voulu mettre le feu. À défaut de preuves, on se contente de soupçons saupoudrés de morale. « Mais que faisiez-vous dehors à minuit ?! », s’indigne la juge. Résultat : un mois de prison ferme et deux mois avec sursis.

Au suivant ! Un jeune d’Aulnay dépose sa copine chez elle puis va chercher deux collègues de travail. Au retour, contrôle et ouverture du coffre de la voiture. Les flics y trouvent un bidon d’essence mélangée à de l’huile. Avec des pièces à conviction de ce tonneau, on aurait vite fait d’envoyer en zonzon la moitié des automobilistes de France. Arrestation et garde à vue de 48 heures. Le rapport des flics s’appuie sur une dénonciation anonyme indiquant que le prévenu aurait stationné sur le parking d’un magasin Atac où des voitures ont brûlé par la suite. Un bon truc, ça, la dénonciation anonyme. Introduite par la loi Perben 1, cette disposition est censée protéger les témoins contre d’éventuelles représailles. Dans les faits, elle sert d’expédient pour enfoncer les prévenus dans des dossiers bâclés. Il va de soi que ce ne sont jamais des patrons violant le code du travail ou des policiers auteurs de violences qui se feraient condamner sur la base d’une dénonciation anonyme : seuls les jeunes ont droit à ce privilège. Bien des juges s’en accommodent. Celui-ci fait exception et prononce la relaxe. Le relaxé aura quand même enduré une garde à vue de deux jours. Il espère à présent ne pas avoir perdu son emploi. Autre affaire, même tambouille. Un jeune de 19 ans vivant chez sa soeur a été arrêté à La Courneuve pour détention de substance inflammable. Il explique être allé chercher du carburant avec ses copains pour son scooter tombé en panne devant la mairie de La Courneuve. Pourtant vérifiés, ces faits n’ont pas empêché le gars d’être collé en garde à vue pour 48 heures et traîné en comparution immédiate. « C’est une procédure sans rien, que de la présomption ! », s’exclame son avocat. Mais pour la juge, le fait d’aller chercher de l’essence à une heure aussi tardive - 21 h 25 ! - est hautement suspect. Certes,le prévenu n’a aucun antécédent judiciaire. C’est un élève assidu qui se déplace chaque jour de Brétigny jusqu’à Aubervilliers pour suivre sa terminale STT au lycée Henri-Wallon. Mais ça, personne ne le relève. Jugement renvoyé en décembre.

Et zou ! Cette fois, ce sont quatre jeunes de Montreuil qui sont accusés de « destruction de bien d’autrui ». En l’occurrence, ils auraient cramé une voiture sur un parking. Les flics affirment que les prévenus sentaient l’essence et avaient des briquets. Au tribunal, un des quatre avoue avoir brûlé la bagnole pour de l’argent, mais refusera d’en dire plus. Cinq mois de prison ferme pour lui, relaxe pour les trois autres. Et ça continue. Voici trois jeunes de 18 ans vivant au Blanc-Mesnil. Ils comparaissent pour destruction d’un abribus. Le juge refuse de traiter l’affaire car il n’a pas connaissance des casiers judiciaires des trois prévenus. Le procureur demande quand même leur placement en détention, arguant du « trouble à l’ordre public » dont il conviendrait de protéger la société. Tous les trois sont scolarisés : BEP vente, BEP comptabilité, Bac pro secrétariat. Intrigué, le juge demande au concerné : « Mais qu’est-ce que vous voulez faire avec un Bac pro secrétariat ? » Le procureur révèle que c’est sur dénonciation d’un honnête et anonyme habitant que la police est intervenue sur les lieux du délit. Les trois gars se trouvaient tout près, c’est tombé sur eux. Renvoi en décembre. Pas le temps de respirer. Trois jeunes de Dugny âgés de 18 ans sont poursuivis pour jets de pierre et destruction de deux véhicules. L’enquête sociale diligentée pendant leur garde à vue se résume à un questionnaire rempli par un travailleur social. Brève intrusion dans leur parcours de vie : parents divorcés, expulsion, dettes, chômage… En deux minutes la messe est dite : « Situation sociale et familiale fragile. » Le procureur invoque un acte « lâche et violent » et demande la détention provisoire, comme à chaque fois. Et comme à chaque fois, aucune preuve ne vient corroborer la version des flics. Jugement renvoyé en décembre.

Submergé, on sort faire quelques pas dans les couloirs. Des jeunes vous y racontent leurs galères. Les « filières garage » (CAP vente, CAP comptabilité…) qui ferment l’accès aux études supérieures, les « boulots de merde payés une merde », les journées entières avec les copains, les trafics de survie pour avoir un billet, les solidarités qui s’organisent, la bagnole pour dépanner celui qui n’en a pas, le plan de boulot au noir refilé à celui qui en cherche… Et puis les flics qui contrôlent sans motif, le harcèlement, l’arbitraire. Du vivotage au jour le jour, sans grand espoir de changement. Alors on fait de l’humour, on relativise les situations d’infra-droit, on banalise le racisme subi depuis qu’on est enfant, on fait croire que tout ne va pas si mal, que c’est pas grave : « Vous savez, Madame, ça vous choque mais nous on a l’habitude. » Ils sont lucides sur le naufrage politique actuel, mais refusent de participer à des mouvements de contestation où ils disent ne pas avoir leur place, d’ailleurs ils n’y croient pas. Le droit de vote, qu’on leur fait grief de ne pas exercer ? Ils répondent en fustigeant les électeurs de Chirac et « les Arabes qui ont donné leurs voix à cet escroc ». Ils demandent qu’on cesse de les utiliser pour faire passer la pilule des politiques sécuritaires. Dans la salle, pendant ce temps, le fast-food judiciaire tourne à plein régime. Cinq jeunes de Saint-Denis et de Pierrefitte, 18 à 19 ans, sont accusés d’avoir « soustrait des biens dans un local appartenant à la Croix Rouge ». Au mépris de la loi, les flics ont emballé les cinq prévenus dans un seul et même procès-verbal. En plus, leurs perquisitions n’ont pas permis de retrouver les objets volés. Mais au lieu d’invalider la procédure, le procureur menace de remettre les cinq jeunes en garde à vue, puisqu’ils ont le toupet de se déclarer innocents. L’un des accusés fait remarquer qu’il n’a pas eu la chance d’être né dans le XVIe arrondissement et que sa vie est dure. Hors sujet…

Article publié dans le supplément « État d’urgence : 8 pages contre » du CQFD n° 29, décembre 2005.






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