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CQFD N°029


NOTRE TOUR

CENT SECONDES POUR DISPARAÎTRE

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Dalila Soltani.

« Mate les murs ! Mate les murs ! » Des cris d’enfants s’élèvent, quelques secondes avant que les murs tombent. Je suis de retour aux Champs-Montants pour la démolition du bloc de onze étages où j’ai vécu vingt ans et mes parents trente-trois. Politique de la ville, qu’ils disaient…

BANLIEUE D’AUDINCOURT, près de Sochaux, dimanche 27 novembre : deux heures pour la mémoire. Un rendez-vous organisé à la hâte par le Centre de ressources du quartier devait réunir les anciens de la tour « autour d’une boisson chaude, d’un mur d’expression et d’une représentation scénique ». Il neigeait ce jour-là, le thermomètre devait afficher - 3° C. Des anciens, seuls étaient présents MM. Mébirouk et Salem, Mme El Bahloul, ses fils Sofiane et Moujib, ma mère et ma soeur. Pour nous accueillir, trois cabanes en bois probablement subtilisées au marché de Noël de la ville voisine. Une dizaine de jeunes du quartier arboraient autour du cou des étiquettes « bénévoles ». « Pour faire en sorte que tout se passe bien », d’après Mokhenache Assad, le responsable du service jeunesse-prévention. J’ai appris par la conseillère municipale, Marie-France Descourvières, qu’il n’y avait pas d’argent pour cette journée, que la SAFC (le bailleur principal) n’avait pas transmis l’adresse des anciens (environ soixante-dix familles). Ce manque de moyen explique peut-être le « livre d’or » : un nuancier de papier peint pour recueillir les souvenirs… En guise de « mur d’expression », un long papier kraft scotché sur une palissade de chantier. Il restera vierge.

Une voiture a déboulé dans un bruit de sirène assourdissant : c’était le théâtre de rue invité pour l’occasion. « Ce ne sera pas un moment de nostalgie ou de tristesse, mais plutôt un message d’espoir », nous avait prévenu le courrier d’invitation. En regardant l’immeuble éventré, je pensais à ce que mon père reprochait à la SAFC : ses méthodes pour faire partir les habitants. Alors que le projet de démolition date de 1999, ils ont cessé de louer les appartements à partir de 2003 sans dire pourquoi. Les parties communes ont été délaissées, l’ascenseur était souvent en panne, des incendies se sont multipliés et les charges augmentaient. Petit à petit la tour s’est vidée. Tout bénef pour le logeur. Seules onze familles ont été relogées. J’ai profité des deux jours précédant la démolition pour aller La regarder, La photographier, L’admirer… Un peu comme si tous mes souvenirs allaient exploser avec Elle. Mercredi 30 novembre : cent secondes pour disparaître. Au matin, elle avait été dévêtue de ses sixième, cinquième et quatrième étages, la rendant plus fragile au centre. Le ciel était gris, presque noir.

Nous sommes arrivés en avance, pour ne rien rater. Un périmètre de sécurité l’entourait. Elle s’offrait à notre regard, on lui avait arraché sa peau, on voyait la tapisserie rouge de notre salle à manger, et juste en-dessous celle des Kébaïli qui brillait. Des gens du quartier et d’ailleurs étaient là. Les officiels et les journalistes se partageaient un espace délimité par des barrières. 3, 2, 1… 3, 2, 1… Les enfants hurlent comme pour provoquer un tremblement. D’un coup, on entend la corne de brume. « Mate les murs ! Mate les murs ! » Et les murs du sixième se plient sur la droite, comme des cartes, entraînant les étages supérieurs. Un nuage de fumée a déboulé sur nous. Des larmes sont tombées malgré moi. C’était fini. Un pot attendait les officiels et autres VIP au Centre de ressources. Le peuple y avait déjà eu droit dimanche… Et voilà un oui de plus à la question posée à Vénissieux en juin 1989 : « Faut-il raser les grands ensembles ? » C’était l’époque des grands débats sur la banlieue et ses « remèdes », accompagnés de grandes envolées sur la mémoire collective. Pour exemple le projet (non réalisé) de La Tour Blanche de l’artiste Jean-Pierre Raynaud, qui voulait, en couvrant de carreaux blancs l’une des tours murées du quartier Démocratie, aux Minguettes, conserver un symbole fort… Les souvenirs des habitants de la tour V des Champs-Montants, eux, seront tout juste bons à finir sur des échantillons de papier peint au fond d’une armoire de la mairie d’Audincourt.

Article publié dans le supplément « État d’urgence : 8 pages contre » du CQFD n° 29, décembre 2005.






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