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CQFD N°029


ANARCHIE URBAINE

LE PSEUDO-MODÈLE MARSEILLAIS

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

Lors des « événements », le préfet de région PACA a cru conjurer l’incendie en déclarant : « Ici, il n’y a pas de banlieues, on est tous Marseillais ». Un peu de démagogie pagnolesque ne coûte rien à qui peut compter sur la myopie des caméras. Mais le calme relatif est menacé par la machine de guerre des urbanistes. Les pauvres qu’on vire aujourd’hui du centre-ville sont les émeutiers de demain.

AU COEUR DU SOULÈVEMENT des gosses de banlieues, les médias ont donné Marseille en exemple. Un modèle d’intégration, selon eux… Mais c’est surtout un exercice d’auto-persuasion auquel on s’est livré : la ville est dans un tel état, avec ses travaux de réhabilitation et ses longues grèves, que la perspective d’un embrasement des quartiers a dû provoquer une réelle panique chez les gérants de ce chaos. On peut même penser qu’à contre-pied de la mauvaise réputation de la ville, on a exagéré la paix des quartiers pour éviter l’ouverture d’un nouveau front. Tout à leur optimisme de commande, les professionnels du bavardage ont oublié une évidence : si la ville n’a pas (trop) brûlé, c’est que les pauvres s’y sentent encore un peu chez eux. Et cette particularité de Marseille est gravement mise à mal par la politique de son maire. Monsieur le Préfet en sait quelque chose, lui qui vient de superviser personnellement l’expulsion de quinze familles et une vingtaine de jeunes célibataires d’un immeuble de la rue de la République. La chambre de commerce aussi, qui préconise depuis deux décennies l’éradication du commerce arabe, considéré comme une concurrence déloyale et une mauvaise image de marque.

Vexés à l’idée de passer pour des mous, certains minots des quartiers Nord tentent d’expliquer le sang-froid dont ils ont fait preuve : « Dans nos quartiers, on grandit sous le regard des voisins, des frangins, des parents, alors pas question de cramer la bagnole en bas de chez nous. En ville ? On a tous des cousins qui vivent et bossent là-bas. » Dans les années 1980, le bazar de Belsunce faisait plus de bénéfice que les deux centres commerciaux « occidentaux » de la Bourse et de Bonneveine réunis (d’après un rapport de la chambre de commerce). Depuis, les tenants du libre marché travaillent d’arrache-pied pour s’en débarrasser. La volonté municipale de « reconquérir le centre », conjuguée à l’instauration des visas obligatoires et la guerre civile en Algérie, ont contribué à affaiblir ce poumon informel (ni planifié, ni subventionné). Le projet technocratique baptisé Euroméditerranée, qui prévoit de créer un néo-centre sur les ruines de l’activité portuaire (avec de multimillionnaires appels du pied à une nouvelle population de cadres et d’employés d’un secteur tertiaire sans ancrage local) cache difficilement sous le concept de « mixité sociale » un désir forcené de se défaire des pauvres dont la présence rend le paysage trop vrai pour être présentable. Mais il reste encore de beaux jours à cette anarchie urbaine nommée Marseille. Derrière les émeutes des banlieues se cacheraient des mafias exaspérées par l’efficacité de la politique sarkozyste de répression des trafics. Absurde. Les mafieux ont besoin de calme pour mener leurs affaires. Le réchauffement micro-climatique des quartiers, les descentes de flics et le couvre-feu sont un coup dur pour leur bizness bien plus que pour le commerce légal.

Et si le véritable ennemi était le jeune banlieusard lambda et tous les réseaux de démerde et d’entraide qui permettent d’améliorer la précarité quotidienne ? Simple supplément au Rmi ou au salaire, les menus trafics qui égaient les cages d’escalier ne terrorisent pas grand monde dans les cités. Contrairement à ce que dit la propagande, ces échanges non-déclarés facilitent une intégration plus active que la prolétarisation subie par la première génération d’immigrés. « Il s’agissait de connaître les autres pour mieux leur ressembler ; il s’agit désormais de les connaître pour mieux se débrouiller », constate le sociologue itinérant Alain Tarrius. « Un phénomène qui interroge les limites de notre modernité : cette modernité de nations riches dans ce qu’elles instaurent d’inégalités, de freins aux circulations et de hiérarchies identitaires. » Mais tout ça dérange le libre marché. Les banlieues doivent se limiter à fournir, outre un ennemi intérieur télégénique, un réservoir à main-d’oeuvre qui fasse pression sur les salaires. L’état d’urgence vise entre autres à inhiber la vitalité des quartiers, où le sentiment d’appartenance à une communauté se réinvente malgré le béton et le désert culturel des hypermarchés, malgré les clivages ethniques soigneusement entretenus par le pouvoir et ses supplétifs religieux. Rien qu’une ébauche de communauté, mais un enjeu réel, sur la base d’une expérience commune du manque d’argent, de l’ennui et de la frustration.

Article publié dans le supplément « État d’urgence : 8 pages contre » du CQFD n° 29, décembre 2005.






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