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CQFD N°029


ILS SE TIRENT LA BOURRE, ILS EN BAVENT, ILS LE FONT POUR LA GLOIRE

LES JOURNALISTES PRÉCAIRES

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Olivier Cyran.

En 1998 paraissait le livre Journalistes précaires, ahurissante plongée dans les ateliers de confection médiatique coordonnée par Alain Accardo. Sept ans plus tard, le nombre de précaires munis d’une carte de presse est passé de cinq mille à plus de six mille, sans compter les innombrables journalistes non encartés qui zigzaguent entre Assedic, débrouille et tafs alimentaires. Alors que la lanterne des citoyens ne s’éclaire quasiment plus qu’à la lumière des Lagardère, Dassault, Bouygues ou Rothschild, retour sur la bête avec Alain Accardo, toujours sociologue des médias mais toujours pas sociologue médiatique.

CQFD : Sept ans ont passé depuis la parution de votre livre Journalistes précaires. Comment décririez-vous l’évolution de la précarité journalistique sur cette période ?

Alain Accardo : En termes d’aggravation continue… On pouvait s’y attendre, étant donné que les causes fondamentales du phénomène de précarisation du travail salarié ne sont pas plus combattues dans la presse qu’ailleurs. Le phénomène étant approuvé, justifié et encouragé aussi bien par nos dirigeants politiques que par nos économistes les plus autorisés, au nom de la mobilité, de l’ouverture et du changement exigés par la modernité, on ne voit pas pourquoi les entreprises de presse comme les autres se priveraient de ce bon moyen d’accroître leur rentabilité.

« Des trésors d’ingéniosité sont déployés pour rationaliser la précarité », constatiez-vous en 1998. Aujourd’hui, à l’heure où paraît un annuaire des journalistes précaires destiné aux rédacteurs en chef, à l’heure où l’actionnariat de Libération cherche à supprimer des postes et à en externaliser d’autres, ces trésors semblent inépuisables. Pensez-vous que cette logique peut continuer à s’auto-alimenter sans fin ? Ou l’estimez-vous condamnée du fait même de son absurdité ?

Depuis fort longtemps, le système capitaliste fonctionne selon une logique contradictoire jusqu’à l’absurde. Tous les gains en développement qu’il a permis ont toujours été payés de dégâts terribles, tant matériels qu’humains, sur toute la planète. Mais dans les pays dits développés, la redistribution relative des immenses profits du Capital a bénéficié, à la fois économiquement et symboliquement - et continue à bénéficier mais de moins en moins - à des couches intermédiaires qu’il a enchaînées à son char. La corporation journalistique en fait partie, avec beaucoup d’autres. Le fonctionnement du système repose pour une part décisive sur l’adhésion de ces « classes moyennes », à qui l’époque de la croissance avait laissé croire qu’elles avaient le vent de l’histoire en poupe. Quand celles-ci auront dans leur grande majorité compris qu’elles travaillent de moins en moins, et même moins que jamais, pour la construction du monde qu’elles fantasment depuis plusieurs générations, celui de la Liberté-Egalité- Fraternité, et de plus en plus pour le règne planétaire du capitalisme multinational, alors peut-être cesseront-elles d’utiliser leur énergie à masquer l’absurdité du système en cherchant à optimiser sa façade et à entraîner les classes populaires dans leur mirage de prospérité et de puissance. Et peut-être les journalistes cesseront-ils de confondre l’info avec la « com ». Je dis « peut-être » parce que, malheureusement, l’expérience tend à montrer que lorsqu’il n’est pas à leur avantage immédiat, l’attachement des classes moyennes aux principes démocratiques devient plus problématique, à l’instar de celui de la presse qui, dans sa grande majorité, n’a cessé d’apporter son soutien, enthousiaste ou prudent, à tous les mauvais coups contre la démocratie en Europe et dans le monde.

Selon les syndicats de France 3, en moyenne huit reportages sur douze au « 19-20 » sont fabriqués par des non-statutaires. On observe la même tendance à Radio France. En matière de précarité, y a-t-il encore des différences entre le service public et les entreprises privées ?

À mon avis, cette question ne se pose plus depuis longtemps. Elle a été remplacée par celle de savoir ce qu’il reste de service public dans l’état actuel des choses et ce qu’il en restera si par malheur les peuples européens s’abandonnent sans recours au libéralisme. Comme nous l’avons déjà montré dans nos précédentes enquêtes, l’obsession de la rentabilité qui mine les entreprises de presse commerciales a profondément contaminé le service public.

La course à la rentabilité ne semble pas suffisante à expliquer la précarisation des journalistes. On entend souvent dire qu’un CDD qui travaille à l’année coûte autant qu’un jeune CDI, et que c’est surtout sa docilité qui rend le précaire attractif. Vous partagez ce point de vue ?

Oui, malheureusement. S’il est un espace social dans lequel ceux qui s’y investissent ont une faible probabilité d’acquérir des dispositions à la résistance ou à l’insoumission, c’est bien celui des entreprises, et particulièrement des entreprises privées où règne, avec le bon plaisir patronal, celui de ses délégués et auxiliaires, les cadres et les petits chefs. Les rédactions de presse sont à cet égard très édifiantes : le traitement qu’y subissent le plus souvent les précaires est proprement indigne. On ne peut demander à personne de se comporter en héros. Mais quelques-uns y parviennent : ce sont là les seules vraies « stars » de la profession, les seuls journalistes actuellement dignes d’admiration. Cela dit, évitons toute naïveté : quelques-uns des chefs d’aujourd’hui parmi les pires sont d’anciens précaires qui ont sué pour devenir titulaires et qui trouvent parfaitement normal d’en « faire baver » à leur tour aux autres.

Malgré les soucis matériels et les humiliations, le journaliste précaire se sent rarement du même monde que les intérimaires du bâtiment ou les caissières en CDD. L’illusion d’appartenir à une profession prestigieuse lui permet de se sentir différent, de rester corvéable et de ne pas regimber contre sa condition.

Il est certain que la forte attraction que le journalisme exerce, notamment sur les jeunes, est liée au prestige qu’il possède aux yeux du grand public, lequel n’en connaît d’ailleurs que la vitrine la plus illuminée et la plus fallacieuse. Dans une société structurée par des rapports de domination, les dominés des uns sont les dominants des autres, d’où l’extrême difficulté de fédérer les dominés, spécialement ceux de la petite-bourgeoisie qui préfèrent être inférieurs chez les bourgeois qu’à égalité avec les prolos, alors même qu’ils sont victimes de cette nouvelle forme de prolétarisation objective qu’entraîne souvent la précarisation du travail, même dans le tertiaire.

La précarisation des journalistes n’est pas seulement imputable aux grands groupes de presse et d’armement, qui après tout n’ont jamais caché leur amour du tiroir-caisse. Elle se pratique aussi dans des journaux ou chez des producteurs qui se revendiquent de gauche et dénoncent la précarité chez les autres. Exemple : l’éviction par Daniel Mermet de deux journalistes en CDI qui refusaient le statut de pigiste auquel l’animateur voulait les rétrograder (lire CQFD n°7 et 16). Même remarque pour Le Monde diplomatique, réputé pour le tarif cassé auquel il paie ses précaires, ou pour Charlie Hebdo, qui ne tolère que des bons soldats. Beaucoup de pigistes expliquent d’ailleurs qu’il est particulièrement pénible de travailler pour un taulier de gauche, que ce soit en termes de revenus ou de despotisme. Comment analysez-vous ces contradictions entre le discours et la pratique ?

On n’en finirait pas de faire la liste de tous les manquements aux règles démocratiques dont des personnes réputées de gauche se rendent « coupables » à un moment ou à un autre. De prime abord la chose est choquante et la tentation est grande de la juger sévèrement, en termes de « trahison », de « cynisme », de « double jeu », etc. Et il n’est pas douteux que dans un certain nombre de situations concrètes ce soit là un jugement bien fondé. Mais il me semble que, d’un point de vue sociologique, l’important n’est pas là. Ce qui me paraît devoir retenir l’attention de l’analyste des faits sociaux, c’est le fait que dans un système social ouvertement, expressément, massivement acquis au capitalisme et à ses méthodes, délibérément soumis à ses contraintes et imprégné de son idéologie, il y ait quand même des gens pour tenter de s’opposer au fonctionnement du système, et pour y parvenir parfois, par moments, par endroits, de façon effective quoique imparfaite. C’est cela qui est surprenant, et non l’inverse. Mais on ne peut devenir attentif à cela que si on a réussi à prendre conscience, une conscience intense, presque douloureuse d’acuité, de ce qu’est réellement un système social. Il faut comprendre que l’affirmation « nous vivons dans un système social » a pour équivalent « un système social vit en nous », et en appréhender toutes les conséquences. C’est tout un travail qui ne peut se résumer en quelques phrases. Mais ce que je peux ajouter en réponse à votre question, c’est que dès qu’on est en mesure de porter un regard sociologique sur le « système », on devient moins sévère pour les manquements des autres et plus lucide sur ses propres contradictions. Et on n’en finit plus de découvrir combien on est, à son insu même, devenu la créature, la marionnette du système qui vous a pris depuis longtemps à la gorge, aux tripes, à l’âme, pour s’incorporer littéralement à votre être physique et moral. Bourdieu aimait à dire que « la sociologie est un sport de combat ». On répète volontiers la formule sans bien réaliser que si elle dit vrai, alors la sociologie doit, comme les arts martiaux orientaux, servir à se défendre de l’adversaire qui est à la fois en face et au-dedans de soi-même. C’est une ascèse en même temps qu’un assaut.

Vos travaux sur les journalistes précaires ont mis en évidence les effets de la précarité sur la pratique du journalisme. Comment ces effets se manifestent-ils aujourd’hui ? Partagez-vous l’idée paradoxale selon laquelle l’actualité sociale serait mieux couverte si les journalistes ne souffraient pas eux-mêmes de la dégradation du marché du travail ?

Je crois que si l’actualité sociale est si mal couverte, c’est essentiellement parce que les journalistes responsables des contenus et de l’orientation de l’information sont des créatures du système et qu’ils font en sorte de donner de la réalité observée la représentation la plus conforme à la célébration du système. Cela est vrai d’ailleurs de la plupart des journalistes, qu’ils soient précaires ou titulaires, compte tenu de leurs origines sociales, de leur culture générale et de leur formation professionnelle. Étant donné leurs catégories mentales et leurs structures de perception, de pensée et de sentiment socialement constituées, ils sont incapables, à quelques remarquables exceptions près, d’avoir des rapports sociaux existants une autre vision que la vision niaisement euphémisée, psychologisante, dépolitisée, émotionnelle et consensuelle qu’en cultivent les rédactions. Toutefois, par rapport à l’époque où nous enquêtions sur les journalistes précaires, il semble qu’on voie pointer maintenant chez les journalistes une inquiétude nouvelle. Les concentrations et fusions des entreprises de presse, l’emprise grandissante des technologies nouvelles sur le travail journalistique, l’invasion des journaux gratuits et de leur information en confettis, le despotisme sans partage de la pub, l’extension fulgurante de la communication par Internet, le recours systématique aux consultants et spécialistes extérieurs, tout concourt au surgissement d’une interrogation inédite, qui ne va pas manquer de tarauder de plus en plus la corporation et le public : à quoi servent les journalistes, a-t-on encore vraiment besoin d’eux ? Leurs patrons les tiennent déjà pour des quantités négligeables. En quoi, en dehors du fait de chanter leur propre louange et d’encenser les dominants, leur travail est-il irremplaçable ?

Pas mal de journalistes aujourd’hui préfèrent vivre des minima sociaux pour s’investir dans une presse « alternative » peu ou pas du tout rémunératrice plutôt que d’aller « courir la pige ». Ce renoncement à un certain mode de vie et au capital symbolique lié aux « grandes » rédactions vous paraît-il tracer une perspective de résistance au modèle dominant, ou n’est-il qu’un pis-aller ? Vieux débat : la contestation doit-elle se mener à l’intérieur ou dans les marges du système ?

Tout dépend de ce que l’on conteste. Toutes les formes de résistance sont légitimes et à approuver. Pourvu qu’elles n’empêchent pas de s’attaquer en même temps à ce qui est à la racine de toutes les manifestations de décomposition sociale dans tous les secteurs : la domination du capital sur l’ensemble de la société. Il ne suffit pas de faire sécession avec le monde extérieur, comme ont fait nombre de moines, de hippies et d’autres marginaux de tous les temps, pour se débarrasser de ses structures et de sa logique. On peut en effet très bien « mettre du vin nouveau dans de vieilles outres », c’est-à-dire transporter dans les marges un habitus de classe, un ethos professionnel, bref des structures de subjectivité profondes, qui sous des formes plus ou moins transfigurées vont insidieusement recréer des rapports aux autres et au monde très semblables au modèle initial. On ne se débarrasse pas si facilement d’un système social et les structures de la société curiale sont pratiquement les mêmes à la Cour de Versailles et à la Cour des miracles. Ni la révolution au sens classique du terme, ni la réforme morale individuelle n’y suffisent. Il faut conjuguer les deux. Ce qui n’est pas une mince affaire.

Propos recueillis par Olivier Cyran

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.






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