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CQFD N°029


NANOTECHNOLOGIES

SERVITUDE EN PROGRÈS

Mis à jour le :15 décembre 2005. Auteur : Jonathan Ludd.

Dans six mois, Grenoble et son Commissariat à l’énergie atomique (CEA) vont inaugurer Minatec, un méga-centre de recherche en nanotechnologies voué à « révolutionner » l’industrie du divertissement, de l’informatique et du flicage. Plus qu’une science, les nanotechnologies constituent un projet de société visant à une maîtrise totale de la matière, des atomes jusqu’aux populations. Bienvenue chez mini-Big Brother.

GRENOBLE, CAPITALE MONDIALE du plus petit des meilleurs des mondes… Ce rêve exaltant va devenir réalité dans quelques mois, avec l’inauguration en juin 2006 de Minatec, un méga-centre de recherche en nanotechnologies parrainé par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Seules les villes de Los Angeles et de Tsukuba, au Japon, pourront se vanter de posséder un joujou équivalent. Déjà envahie par une forte concentration en industries de l’électronique et de l’informatique, la capitale des Alpes va devenir, grâce à Minatec, l’un des six « pôles de compétitivité mondiaux » désignés par le gouvernement en juillet dernier. Cocorico ! Grenoble se prenait pour la Silicon Valley française, la voilà qui se hisse au rang de « Nano Valley » mondiale…

Comme leur nom l’indique, les « nanotechnologies » sont les technologies de l’infiniment petit : elles permettent de manipuler la matière à des échelles de l’ordre du nanomètre, c’est-à-dire du milliardième de mètre. À ce niveau, les atomes peuvent être manipulés comme des Lego, ce qui ouvre des perspectives prodigieuses en termes de miniaturisation, de génie génétique ou de création de nouveaux matériaux. Selon ses promoteurs industriels, cette « révolution technologique » nous promet des avancées spectaculaires dans tous les domaines : ordinateurs encore plus performants, écrans encore plus plats, téléphones encore plus multimédias, prothèses bioniques, écharpes interactives, tissus anti-taches… Bref, on fera tout mieux, plus vite et moins cher. Voilà pourquoi ST Microelectronics, Philips et Motorola ont investi plus de 2,2 milliards d’euros pour la construction de Crolles 2, une usine pour micro et nanopuces dans la banlieue de Grenoble. Crolles 2 constitue l’un des plus gros investissements industriels en France depuis la construction des dernières centrales nucléaires. Alcatel, Sagem, EADS, Bouygues, L’Oréal… Les plus grands industriels se lancent dans la course aux nanos. Et pour cause : c’est le nouvel eldorado du high-tech, un marché qui pourrait peser plusieurs centaines de milliards de dollars d’ici quelques années.

Tous ces projets sont copieusement soutenus par l’État et les collectivités locales. À Grenoble, près d’un milliard d’euros de subventions arrosent Minatec, Crolles 2, Nanobio, Minalogic et la myriade de projets qui gravitent autour des nanos. Motif ? Le chantage à l’emploi : « Une mine d’or ! », s’exclame Michel Destot, le très socialiste maire de Grenoble. Un or plaqué ANPE pour les salariés de Hewlett Packard, Schneider et ST Microelectronics, qui ont multiplié suppressions d’emplois et délocalisations ces derniers mois.

À en croire leurs promoteurs, les nanos, c’est que du bonheur. Vraiment ? Début juin 2005, vingt mille Grenoblois découvraient dans leur boîte aux lettres une publicité du conseil général pour « Lybertis, carte unique d’identité et de services ». Obligatoire depuis le 1er octobre, Lybertis remplace tous les documents administratifs : carte d’identité biométrique, carte bancaire, carte vitale, permis de conduire, etc. Pour « les têtes en l’air et les étourdis », Lybertis est également proposée sous forme de micropuce souscutanée. Injectée sous la peau, elle permettra une géolocalisation GPS. Vous croyez cauchemarder ? Vous pensez à Orwell et refusez ce flicage généralisé ? Rassurez-vous ! Le dépliant promet la tenue d’un « grand débat citoyen » en 2010, une fois Lybertis mise en place… « Un canular ! », révélait dès le lendemain Le Dauphiné Libéré, quotidien local de Dassault. Une anticipation, plutôt. Sortie de l’imagination d’activistes anonymes, Lybertis s’inspire en effet de projets bien réels. Elle ne fait que perfectionner Ines, la future carte d’identité biométrique prévue pour 2006 par le ministère de l’Intérieur (voir CQFD n°24). Elle puise également dans les projets du Gixel, le lobby des industries françaises de l’électronique [1]. Enfin, la nanotechnologie dont s’inspire Lybertis existe déjà : depuis 2002, une société américaine, Applied Digital Solutions, commercialise une micropuce sous-cutanée de la taille d’un grain de riz, baptisée Verichip. Aux États-Unis, au Mexique ou en Espagne, ce micro-espion est utilisé comme système d’identification dans des discothèques, des hôpitaux ou pour surveiller des prisonniers en liberté conditionnelle (Le Figaro, 16/10/04). À quand le traçage en temps réel des chômeurs et des Rmistes ? C’est qu’en matière de contrôle social, les nanotechnologies tracent un boulevard : nanocaméras, nanorobots de surveillance, micro-étiquettes électroniques RFID [2]… Les scientiflics font le bonheur de l’État sécuritaire. Et aussi de l’armée ! Drones, obus « intelligents », nanorobots de guerre, vêtements camoufleurs… La liste est longue des « nécrotechnologies » à venir. À Grenoble, les militaires ne s’y trompent pas : la Direction générale de l’armement (DEA) et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) sont impliqués dans quasiment tous les projets liés aux nanos. La liaison recherche-armée-industrie bat son plein.

Autre face cachée de la « mine d’or » : la toxicité des nanoparticules, qui « fait craindre des effets sur la santé » selon un séminaire organisé en mars 2005 par le ministère de la Recherche [3]. Heureusement que les autorités veillent au grain, comme elles l’ont si admirablement fait avec le DDT ou les fibres d’amiante… Évidemment, la population grenobloise n’est pas informée des conséquences sociales et environnementales de cette ruée vers le high-tech. Les décisions politiques sont le fait d’un cercle restreint réunissant scientifiques, industriels et politiques, dont les membres - élus écologistes y compris - mélangent allègrement leurs différentes casquettes. Un exemple ? Le maire de Grenoble, Michel Destot, est un ancien du CEA, fer de lance de Minatec. Les « technarques » savent combien les intérêts étatiques et capitalistes convergent vers les nanos. Pour le pouvoir, c’est la promesse d’innovations inouïes en termes de contrôle social (fichage généralisé, biométrie, traçabilité humaine, armement, etc.). Pour l’industrie, c’est la perspective de profits mirobolants.

Le « techno-gratin » dauphinois entend faire de Grenoble le coeur d’une Silicon Valley européenne, une continuité urbaine qui s’étendrait de Lyon à Genève. Mais qu’y-a-t-il de si merveilleux à habiter une Silicon Valley ? « C’est le paradis des millionnaires et de la croissance ! », proclament nos technarques. Et comment ! La vallée de Santa Clara, en Californie, compte vingt mille sans-abri, dont plus de 30 % pourtant sont salariés à plein temps. Les nappes phréatiques y sont empoisonnées. L’urbanisation y est sauvage. Les cancers du cerveau ne se comptent plus… Un paradis dont Grenoble connaît déjà les prémisses, avec l’augmentation des loyers accompagnant l’arrivée massive de cadres, chercheurs et ingénieurs. « Les pauvres laissent la place aux riches », c’est la « tyrannie de la réussite », explique Bernard Pecqueur, un conseiller municipal PS de Grenoble (Le Dauphiné Libéré, 04/06/02). Depuis que des contestataires ont commencé à briser le consensus sur la question, élus et industriels réagissent. Ils tentent d’éviter le « scénario OGM » à coups de campagnes de communication, de « forums citoyens » et de « comités d’éthique ». Maintenant que tout est décidé, il s’agit de faire accepter ces choix aux Grenoblois en leur donnant l’illusion qu’ils y participent. L’enjeu est de taille. Le dossier des nanotechnologies est aussi explosif que celui des OGM ou du nucléaire : même mépris de la démocratie, même transfert d’argent public vers le privé, mêmes liens recherche-armée-industrie, même culte du secret, mêmes risques écologiques.

Mais ce que les opposants aux « nécrotechnologies » grenobloises contestent en priorité depuis quatre ans, c’est l’absurdité du monde qu’elles fortifient : un monde où l’on préfère inventer des nanorobots pour supprimer les tumeurs cancéreuses plutôt que de lutter contre la dégradation de notre environnement responsable des cancers [4]. Un monde où s’attaquer aux causes des pollutions est moins rentable que la fabrication de remèdes et de substituts. Un monde où la technification accroît la concentration des pouvoirs, la perte d’autonomie des citoyens sur leur propre vie et le contrôle généralisé du cheptel humain.

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.

Lire également GRENOBLE : LA FRONDE DES NANOCITOYENS et ANTHOLOGIE DE LA NANO IDÉOLOGIE.


[1] Lire Le Livre bleu sur www.gixel.fr.

[2] Les « Radio Frequency Identification Devices » permettent à des puces de communiquer à distance les informations qu’elles contiennent.

[3] Voir le Plan national santé-environnement, www.sante.gouv.fr

[4] Lire CQFD n°27 et Ces maladies créées par l’Homme, D. Belpomme, Albin Michel, 2004.





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