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CQFD N°029


PETIT MAIS MÉCHANT

GRENOBLE : LA FRONDE DES NANOCITOYENS

Mis à jour le :15 décembre 2005. Auteur : François Maliet.

Contre la gigapropagande pour les nanotech, de « simples citoyens » grenoblois passent leur temps libre à démonter les discours officiels, diffuser leurs analyses critiques et perturber les raouts officiels. Au risque de se retrouver au poste. Rencontre.

« ON NE VA PAS DONNER NOTRE CV. Ils ne savent pas vraiment qui nous sommes et ils aimeraient bien pouvoir nous classer. Ils se demandent même s’il n’y a pas des taupes dans les labos. » Ainsi se présentent les membres de « Pièces et main-d’oeuvre » (PMO), rencontrés un matin d’octobre dans un café grenoblois. Pour les élus, scientifiques et industriels que PMO harcèle depuis quatre ans, l’identité de ces « simples citoyens » est un douloureux mystère. Sur son site de « bricolage pour la construction d’un esprit critique grenoblois » [1], la joyeuse bande publie ses textes d’opposition aux nanotechnologies, qu’elle rédige suivant un protocole bien précis :« Nous glanons des infos dans les publications scientifiques accessibles à tous, la presse locale, les sites Internet officiels. » Ils synthétisent, analysent, font le lien entre le local et le global… « C’est l’enquête qui démonte petit à petit le règne du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) sur la cuvette grenobloise, la fusion des élus, des scientifiques et des industriels au sein du techno-gratin, les liens entre recherches civiles et militaires, publiques et privées, à travers toutes sortes de partenariats et de start-up », écrivaient-ils en avril 2005.

PMO a du pain sur la paillasse : Minatec, Crolles 2 et autres usines à blouses blanches mitonnant une société fliquée au milliardième de mètre s’implantent dans leur « ville de la science ». « Ici, un actif sur cinq bosse dans un labo ou à l’université. Et la plupart des élus viennent du sérail scientifique », précisent-ils à CQFD. Comme le maire Michel Destot (PS), ancien du CEA, et son adjointe chargée du développement économique, Geneviève Fioraso, par ailleurs présidente de la société d’économie mixte Minatec-entreprise. Une proximité qui facilite l’accueil des hordes de docteurs Folamour. Pour les contrer, il ne suffit pas de démonter leur discours, il faut encore se faire entendre : « Nous squattons toutes les réunions publiques de vulgarisation de la science, qui servent avant tout à l’élaboration d’un consensus autour de décisions déjà prises. » Les résultats sont souvent probants : l’assistance prête une oreille plus critique lorsqu’elle apprend que « le conférencier qui disserte en toute objectivité sur les OGM est aussi membre du conseil d’administration d’une entreprise bossant sur les OGM. » Et ils sont du genre tenace, à PMO : « Nous avons interrompu les états généraux de la recherche en octobre 2004, et nous nous sommes fait expulser manu militari. » Par les vigiles, mais aussi par les chercheurs « en lutte », excédés de se voir accusés de collusion avec l’industrie et l’armée. Deux mois plus tard, en décembre 2004, c’est une grue du chantier de Minatec qui est occupée pendant une journée. Depuis, leurs textes critiques ont inspiré d’obscurs quidams qui ont édité une brochure sur la carte d’identité Libertys (voir SERVITUDE EN PROGRÈS), ainsi qu’une parodie du Métroscope, journal de la communauté d’agglomération, distribué gratuitement à des milliers d’exemplaires. Il était sournoisement titré « Recherche-Industrie : la rupture »…

À la fois percutante et rigolarde, cette contestation fait grincer les dents des pouvoirs publics, qui « craignent l’émergence d’un “scénario OGM”. » D’où l’organisation par la communauté d’agglo grenobloise du « Forum Science et Démocratie » les 16 et 17 juin 2005, où pavoisait un aréopage de spécialistes. « PMO a été officiellement invité, mais nous avons refusé : pour la construction de Minatec, la décision est prise depuis 1998 », alors à quoi bon servir de caution démocratique ? « Par contre, nous sommes montés sur scène avec une banderole : “Ceci n’est pas un débat”. » Ils remettront sans doute le couvert pour l’inauguration de Minatec en juin prochain. Surtout pour l’hypocrite « conférence de citoyens » qui accompagnera la sauterie : quinze Grenoblois, censés représenter la plèbe ignorante, seront réquisitionnés pour exprimer leur avis sur les nanotechnologies. S’ils y sont plutôt opposés ? L’important est de participer, vous gagnez ce magnifique nano-radio-réveil, et nous allons pouvoir adapter nos réponses à vos craintes pour mieux vous faire avaler la pilule.

Après deux heures de discussion et quelques cafés, les simples citoyens de PMO semblent subitement embarrassés et proposent de passer en terrasse : un gars, inconnu dans ce rade d’habitués, venait de s’attabler derrière nous, prenant des notes sur son ordinateur de poche. Provocation d’un ingénieur de Minatec ou parano d’activistes ? Va savoir, mais PMO a quelques raisons de faire gaffe : le 6 juillet 2005 à l’aube, un des leurs s’est fait cueillir au plumard par un bataillon de bleus, avec perquisition, saisie de documents et d’ordinateur, et une garde à vue d’une journée à la maison poulaga. Cet énervement policier « faisait suite à une plainte déposée par la communauté d’agglo, qui avait mal digéré le faux Métroscope. » PMO a toujours soutenu qu’il n’était pour rien dans cette belle publication, mais les flics n’en ont cure : « Je serais vous, je fermerais le site Internet. Et dès qu’il se passera quelque chose à Grenoble contre les nanotechnologies, c’est vous qu’on accusera », ont-ils menacé. Une semaine plus tard, un des organisateurs d’un débat anti-nanotech était convoqué au commissariat. Ce n’est pas vraiment une surprise : quand les trublions ne se laissent pas phagocyter par le « débat citoyen », il est coutume de les criminaliser. Et au cas où ils ne se décourageraient pas, l’internement psychiatrique pour cause d’obscurantisme n’est sûrement pas loin…

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.

Lire également SERVITUDE EN PROGRÈS et ANTHOLOGIE DE LA NANO IDÉOLOGIE.


[1] www.piecesetmaindoeuvre.com





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