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CQFD N°029


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

LES PORTES DE L’ENFER

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


Y A AUSSI CES BOULOTS-LÀ. On ne pense même pas que ça existe encore aujourd’hui, en France. Dans l’industrie chimique, il nous faut côtoyer et utiliser des produits plus ou moins corrosifs, plus ou moins dangereux. Ils servent pour accélérer ou faciliter certaines fabrications. Dans différents réacteurs, tubes, fours ou chaudières, on place des catalyseurs qui aident à des réactions chimiques ou physiques. La plupart du temps, ce sont des anneaux ou des billes de porcelaines et de métaux lourds mêlés. Ces catalyseurs vieillissent vite et se chargent d’impuretés. Il faut donc les changer régulièrement. Ce n’est pas nous qui manions ces produits. Dans l’usine, il est fait appel à des entreprises sous-traitantes, souvent étrangères et « spécialisées ». C’est-à-dire qu’elles mettent sur le marché un produit, du matériel, un procédé particulier pour un type donné de travail. En fait, le plus souvent, ces boîtes gèrent principalement du personnel précaire qui ne reste pas longtemps, vu les conditions de travail, mais qui est relativement bien payé. Ce genre de travail est généralement dangereux à court et à long terme car les catalyseurs sont des produits souvent pyrophoriques (qui s’enflamment à l’air) et toujours cancérigènes. J’en ai vu des « spécialistes » contraints de travailler dans des conditions telles qu’au bout de quelques heures ils enlevaient leurs masques à gaz et leurs gants pour trier à mains nues ces petites boules à l’aspect inoffensif, mais qui auront peut-être des incidences sur leur santé dans vingt ans (et d’ici là, comment se rappelleront-ils qu’ils ont manipulé ce produit dangereux ?). Aujourd’hui, c’est autre chose. Le lieu d’intervention est un four immense, d’une cinquantaine de mètres de long sur une vingtaine de hauteur, dans lequel se trouve un catalyseur usagé. Il faut l’enlever pour le remplacer par du neuf. Bien qu’arrêté depuis trois semaines, le four est encore à une température de 45° C. Et ça n’a pas l’air de vouloir refroidir davantage. Il a fallu placer le four sous atmosphère dangereuse, puisque de l’azote y est injecté en permanence pour empêcher que le catalyseur ne s’enflamme au contact de l’oxygène de l’air. Akim est dans le four depuis plus d’une heure. Il lui a fallu enfiler un scaphandre dans lequel de l’air est envoyé régulièrement par un petit compresseur. En plus d’un matériel radio, il porte un capteur sur son torse pour vérifier son rythme cardiaque, des fois que… Ainsi qu’une caméra vidéo au-dessus de lui pour le surveiller, des fois que aussi… Il est attaché par un filin qu’un collègue, à l’extérieur du trou par lequel Akim est passé, tirera quand ce dernier fera signe ou en cas de danger.

J’oubliais : il y a aussi un pompier en faction, prêt à intervenir. C’est dire si ce travail est dangereux. Akim est au fond du four, sur le lit de catalyseur, seul. Il manie un énorme aspirateur qui avale le catalyseur et le recrache à l’extérieur, au bout d’une centaine de mètres de tuyau. A priori ce n’est pas très compliqué, si ce n’est que les conditions sont difficiles. Akim sue à grosses gouttes et ses yeux le piquent. Comme si ça ne suffisait pas, le temps ne passe pas vite. Akim est turc et a été embauché par une boîte belge. Il sait qu’il ne restera pas longtemps mais ça paie bien. Ce n’est que la troisième fois qu’il travaille sur un chantier de ce type. C’est à ce moment qu’il ressent comme une chaleur qui monte. Il crie dans sa radio pour alerter l’extérieur. L’information est aussitôt transmise et, dans la salle de contrôle située à une centaine de mètres, quelqu’un augmente la pression d’azote. Ce qui devrait avoir comme effet d’abaisser la température. Mais ça ne marche pas. La pression plus forte soulève de la poussière et la température monte encore. Akim sent ses pieds qui le brûlent. Le catalyseur est rouge, il entre en fusion. Akim crie : « À l’aide, remontez-moi ! » Dix fois il crie. Le pompier et le collègue, Denis et Sébastien, s’activent. Mais pour évacuer Akim, il faut d’abord sortir le matériel qu’il utilise par le seul et unique orifice de sortie. Dehors, ils entendent Akim qui continue à crier dans la radio. Enfin, ils tirent le filin de toutes leurs forces. Lorsqu’il est à portée de main, Sébastien l’agrippe par le harnais pour accélérer son évacuation. Il a fallu cinq longues minutes pour le sortir. Dehors, Akim, couché sur la passerelle, est libéré de son scaphandre. Il est dans le cirage. On le déshabille et on lui asperge les pieds avec de l’eau. Les secours, déjà alertés, arrivent sur place et Akim est emmené au CHU : brûlure des pieds au deuxième degré. Il s’en tire bien, il aurait pu y passer. Un défaut de sécurité, une erreur de conception et une mauvaise installation ont entraîné trop de temps pour sortir Akim de ce piège. Le soir même, Akim sort de l’hôpital et se trouve acheminé en Belgique. Son patron lui propose un poste aménagé dans un bureau, pour cacher qu’il s’agit d’un accident du travail. C’est comme ça que les patrons agissent pour ne pas avoir à payer de taxes. Pourtant il y en a des accidents au boulot [1]. Akim accepte la proposition, parce que ça lui permet de retourner chez lui. Peu importe les conditions. Akim a eu peur aujourd’hui. Très peur. Prisonnier dans ce four noir, avec la chaleur qui monte à ses pieds, la douleur, la raison qui s’en va, les cris… C’est comme s’il avait trouvé les portes de l’enfer.

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.


[1] 730 décès en 2000.





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