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CQFD N°029


EMPLOYÉS, USAGERS

EXCÈS D’USAGE

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

L’automne à Marseille aura été turbulent. Mais les grèves du port et des traminots n’ont pas rencontré tout le soutien qu’elles auraient mérité. La colère des usagers et des grévistes n’a pas conflué dans un même mouvement capable de changer la donne. Il faudra tirer les leçons de ces rendez-vous manqués et se poser au moins deux questions. Qu’y a-t-il à défendre dans le service public ? Et peut-on le défendre sans le public ?

A PEINE TERMINÉE LA GRÈVE de quarante-sept jours des traminots, le médiateur a lâché le morceau : « J’ai compris très vite que la mairie de Marseille et la direction de la RTM n’avaient pas la moindre envie que ça s’arrête, ou alors que ça s’arrête avec une CGT qui dise ça y est, j’ai perdu. » Le brave homme aurait pu le dire plus tôt. Les usagers auraient apprécié de savoir que du côté de la Mairie et de la RTM on voulait « avoir la peau des traminots » et qu’on se foutait que « pendant ce temps-là les Marseillais aillent à pied ». Cette guerre de la Mairie contre la CGT (en tant que tête visible de la classe ouvrière) dure depuis plus de cinquante ans. Gaston Defferre et le clan Guerini en ont été les premiers artisans. En novembre 1947, la population se souleva contre une augmentation du ticket de tram. Quatre jeunes métallos, arrêtés pour avoir saccagé un tramway, furent délivrés par la foule et les juges durent revoir à la baisse les chefs d’inculpation. La contre-attaque vint du milieu : des nervis tabassèrent les élus communistes et les frères Guerini ouvrirent le feu sur un groupe d’ouvriers qui avait fait irruption dans leur fief du quartier de l’Opéra. Il y eut un mort par balle.

« Du côté de la Mairie et de la RTM on voulait avoir la peau des traminots »
(Le médiateur)

Aujourd’hui, si la violence est moindre, c’est que le rapport de force a changé. Gaudin bénéficie du travail abattu par ses prédécesseurs socialistes et se met au service de mafias financières tout à fait légales pour faire main basse sur la ville. Même si on a cru vivre une situation ouverte lorsque la grève du port et celle des traminots ont coïncidé à la mi-octobre, l’élan populaire n’est plus celui de 1947. Les traminots n’ont pas su interpeller le public. Ce qui pourrait laisser croire qu’ils ne défendaient du service public que leur statut. Le jour de la manif de soutien à leur grève, l’intersyndicale a défilé en quinconce. Gonflée à bloc mais sans un tract adressé aux passants (sauf SUD). Pourtant, si animosité il y avait, elle était avant tout médiatique. Les traminots paient cher leur absence de critique du service public. Les tarifs prohibitifs, le couvre-feu instauré de fait par un métro qui ferme à 21 heures, les contrôles musclés, les quartiers Nord enclavés, déconnectés du centre et des plages… Aucun de ces motifs de mécontentement ne semble les concerner. Les Marseillais connaissent surtout les gars de la RTM pour leur promptitude à débrayer en cas d’agression d’un chauffeur, exigeant plus de présence policière et laissant les quartiers sans desserte.

Comment mobiliser les gens contre la Délégation de Service Public (cheval de Troie de la privatisation) sans dénoncer la pauvreté du service public existant ? La propagande municipale a eu beau jeu de promettre qu’avec le privé tout irait mieux. Quel transport en commun voulons-nous ? Voilà la question qu’auraient dû poser les grévistes. Mais ni eux ni personne n’a su porter ce débat sur la place publique, même pas les pauvres Verts, dont c’est pourtant le dada. La bagarre pour le service public est menée le dos au mur. On supplie l’État de ne pas passer la main. Mais après avoir fait supporter au public les investissements en infrastructure, celui-ci n’a de cesse d’en brader la gestion au privé (au fait, pourquoi ne pas refourguer le tram à la Connex avant les travaux d’aménagement ?). Le vrai danger que suppose la privatisation, outre la précarisation des traminots, c’est de voir s’éloigner un peu plus la possibilité d’imposer une volonté collective. Ce qui prévaudra, on le sait, c’est la recherche du profit maximum. Il sera d’autant plus difficile d’envisager l’utopie la plus réaliste en matière de transport : remplacer la gabegie et le chaos du tout-transport individuel par un réseau de transports en commun pluriel, souple, touffu et gratuit (il n’est pas si loin le temps où le moindre village des Bouches-du-Rhône était desservi par le train). Ce qui réduirait les dépenses en pétrole, en parkings payants, en embouteillages, en poumons noircis, en stress… Et permettrait une meilleure jouissance sociale du temps et de l’espace. Mais encore faudrait-il avoir les moyens de penser et d’agir collectivement. Ni le privé ni le public aux mains des notables, n’en sont évidemment capables.

Sans idéalisme échevelé, on pouvait imaginer des tablées ouvertes dans les dépôts, où les usagers auraient été conviés à venir confronter le discours univoque dont les médias les abreuvaient à la réalité d’une grève massive et légitime. On dialogue mieux autour d’un verre de Bandol et d’une assiette d’olives cassées que sous un abribus sans bus et battu par le mistral. On aurait du mal à reprocher ce manque d’imagination aux responsables syndicaux : ce n’est pas leur métier. Mais les traminots ? Ils ne sont pas seulement employés, utilisés, usés, mais aussi usagers… Et habitants. Mettre en jeu la déclamatoire fierté d’être Marseillais et se réapproprier la question culturelle de l’appartenance à cette ville n’était pas un pari perdu d’avance. On aurait pu alors se découvrir des complicités, ourdir des résistances comme, par exemple, des grèves perlées qui oublieraient de faire payer le ticket. Surtout si le ticket, c’est la Connex qui l’encaisse.

Article publié dans le n° 29 de CQFD, décembre 2005.






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