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CQFD N°030


LE TSUNAMI, UN AN APRÈS

LES CADEAUX EMPOISONNES DE L’AIDE HUMANITAIRE

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Marie Bové.

13,5 milliards de dollars, c’est le pactole humanitaire versé aux victimes du tsunami d’il y a un an. Mais toutes les victimes n’en ont pas profité : quand elle suit la pente globale, « l’aide » renforce l’exclusion économique et sociale des plus pauvres.

PARMI LES PAS-CHANCEUX, ceux-là ont vraiment gagné le gros lot : les immigrés birmans de Thaïlande. Affectés pour beaucoup aux basses oeuvres du secteur hôtelier, ils seraient entre trois et sept mille à avoir péri dans le tsunami du 26 décembre 2004. Il n’y aura pas d’estimation plus précise, car ces travailleurs bon marché sont écartés des statistiques thaïlandaises. Mais le gouvernement ne s’est pas contenté d’ignorer les cadavres, il s’est aussi défoulé sur les survivants. Anne-Sophie Delecroix, chargée de mission au Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), témoigne pour CQFD : « Dès la mi-janvier 2005, la police thaïlandaise a quotidiennement arrêté et expulsé des Birmans, deux mille selon les autorités. La plupart étaient des rescapés qui avaient perdu leurs papiers dans la tourmente. [Ils étaient] donc reconduits à la frontière sous prétexte de clandestinité. Ceux qui ont échappé à la police ont fui à l’intérieur du pays, poussés par la peur des contrôles et le racisme anti-birman. Sans bénéficier de la distribution d’aide d’urgence. » Celle-ci était pourtant promise à toutes les victimes, sans discrimination. Rappelez-vous. Après le tsunami, un deuxième raz-de-marée touchait de plein fouet les régions dévastées : l’aide humanitaire. Près d’un Français sur deux aurait fait un don aux ONG mobilisées en Asie, pour un total de 260 millions d’euros. La palme revenant à la Croix-rouge française (110 millions), suivie de loin par le Comité français pour l’Unicef (50 millions). Avivé par les opérateurs de téléphonie mobile et les émissions de variétés-charité, cet élan de compassion sera sans précédent. À l’époque, déjà, la Cour des Comptes promet de vérifier « quel usage aura été fait des fonds collectés ». Un an après, ce sont surtout les modalités de sa distribution qui méritent examen. Comme sous les palmiers vite replantés de Phuket, où l’aide a davantage servi les hôteliers de luxe que les Birmans qui leur faisaient la plonge.

Traditionnellement, l’humanitaire se divise en deux familles : d’un côté, l’aide d’urgence, délivrée par de gros organismes auprès desquels les médias se précipitent pour obtenir les images d’un bain de sang ou de la détresse humaine ; de l’autre, beaucoup moins visible, l’aide au développement sur le long terme, avec des associations qui tentent plus ou moins bien d’enrayer les causes de la pauvreté. En principe, « urgentistes » et « développeurs » sont complémentaires. Sauf que les premiers sont moins armés que les seconds pour travailler dans des zones où les cultures locales, les guerres civiles et les discriminations rendent les interventions délicates. « Le territoire était avant le tsunami une terra incognita pour les ONG. Il ne s’agit pas d’un de ces épicentres humanitaires où le monde caritatif a pris ses marques de longue date », observe le journaliste Richard Werly dans Tsunami,la vérité humanitaire (éd. du Jubilée). L’aide d’urgence déboule en masse, sans véritable coordination ni connaissance du terrain, et laisse de côté de vastes espaces et leurs populations.

Confrontés à une évaluation aléatoire des besoins sanitaires, lucides face aux « nombreuses caisses de médicaments inappropriés » et à une « explosion de dons déconnectée de la réalité », Médecins Sans Frontières (MSF) stoppe brusquement leur appel aux dons. Au final, seuls 22 des 110 millions d’euros collectés par MSF iront aux victimes du tsunami. De leur côté, au contraire, les ONG de développement maintiennent la pression. Travaillant en partenariat avec des associations indiennes, sri-lankaises, indonésiennes ou thaïlandaises, elles savent un peu mieux où elles mettent les pieds. Les opérations d’urgence sont confiées à leurs partenaires sur place tandis que l’argent, lui, est directement versé à des communautés de base sur les lieux du sinistre. Ainsi Terre des Hommes soutient l’ONG indienne Mass Education implantée dans les îles de Nicobar et Andaman. En Indonésie, le FSPI, fédération de petits paysans et de pêcheurs soutenue par le réseau Via Campesina, distribue de l’aide alimentaire à trois mille familles sur la côte ouest, loin des camps d’urgence. Mais là où l’aide est à la fois plus opulente et moins réfléchie, les ratés humanitaires s’avèrent parfois calamiteux. Dès avril, Xavier Lamblin, président du CCFD, alerte l’opinion sur les effets pervers d’une aide qui accroît plus qu’elle n’atténue les inégalités : « Les marginalisés, les discriminés risquent d’être exclus des bénéfices de l’aide, ou de n’en percevoir que les miettes. » Dans le même temps, des élevages industriels de crevettes (Inde) et des complexes touristiques (Thaïlande) étaient bâtis avec l’argent des donateurs. Dans la région indonésienne d’Aceh, où le tsunami a fait 165 000 morts (sur 260 000 au total), l’aide humanitaire « risque de détruire les moyens de subsistance des petits paysans et pêcheurs de la région », s’alarme aussi Isabelle Delforge sur le site d’Oxfam. Déjà confrontés à la concurrence brutale de la pêche industrielle et à la destruction des mangroves, les pêcheurs locaux ont tout perdu. Un an après, ils attendent toujours la reconnaissance de leurs droits et la protection des ressources naturelles.

Les bonnes intentions sont donc à manier avec précaution. De retour du Tamil Nadu, en Inde, où elle s’est rendue en novembre dernier, Sophie Delecroix peut en témoigner : « La gestion de l’aide humanitaire a aggravé la situation des “Dalits”, les intouchables. Les acteurs de l’aide dans leur majorité n’ont pas considéré les Dalits comme des victimes du tsunami, car ces derniers n’étaient pas des pêcheurs. Pourtant ils ont perdu leur emploi. Et leurs maisons ont été endommagées, voire détruites. Mais les pêcheurs leur ont bloqué l’accès à l’aide. Et les ONG internationales n’ont pas intégré cet aspect complexe de la société indienne que constitue le système des castes. Quant aux autorités locales, elles n’ont fait que le perpétuer. Aujourd’hui, la reconstruction des maisons favorise uniquement les pêcheurs de caste.  » Ramassant les morts et refoulés des camps d’urgence comme des chiens, les Dalits et toute la cohorte des opprimés ont appris à leurs dépens le paradoxe de la générosité humanitaire : donner, c’est parfois voler.

Article publié dans le n° 30 de CQFD, janvier 2006.






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