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CQFD N°030


BOUTEILLE À LA MER

VIVENT LES MUTINS !

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Marie Caillerie.

Malgré le décalage horaire, cette missive mord et n’en démord pas. Embauchée sur un bateau anglais, Marie fulmine. C’est en octobre dernier, pendant le conflit de la SNCM. Elle interpelle les grévistes : « Tenez bon ! Une fois imposé le RIF (pavillon de complaisance français), voyez comment sera traité le marin ! »

QUE DE MON PAQUEBOT, toute cette effusion sociale autour de la SNCM m’interpelle. Ici, sur un navire battant pavillon des Bermudes et appartenant à Carnival UK Group, je vois déjà la merde qui va nous tomber dessus si la résistance faiblit. Alors je témoigne, moi qui suis « passée à l’ennemi » faute de boulot sur un navire français. C’est toute la liberté qu’il me reste (ou plutôt que je prends, car mon contrat m’interdit tout contact avec les journalistes) dans un monde où protection du travail ne veut rien dire. Cette mutinerie sur le Pascal Paoli, ici c’est de la science-fiction. Moi, ça me fait rêver ! Comment a-t-on analysé ce bazar en France ? Quelle suite imagine-t-on ? A-t-on saisi l’ampleur des dégâts ? Ce que les marins dénoncent depuis des années se réalise. Des lustres de pratiques libérales expérimentées en mer sont adaptées et intégrées au monde terrestre en l’espace de quelques mois : nous, Bolkestein, ça fait longtemps qu’on connaît. Virés du jour au lendemain parce que le patron a trouvé moins cher, horaires abusifs et salaires ridicules ne sont plus réservés à la seule marine marchande. Le pire est à venir. Regardez les Britanniques. Je suis « officier environnement » sur un paquebot qui promène de très vieux Anglais à travers le monde. Ils préfèrent mourir ici (sans déc’ : un à deux morts par croisière) parce qu’un séjour en maison de retraite coûte aussi cher qu’une croisière de luxe. J’ai la chance d’avoir la peau blanche et un passeport français, seuls points forts de mon CV, qui m’assure des conditions et un salaire décents. « À travail égal, salaire égal » ne se traduit pas en anglais. Ici, tout dépend de ton origine. Six cents membres d’équipage d’une vingtaine de nationalités dans la même galère, mais pas aux mêmes conditions ! Mon collègue indien épluche les légumes dix heures par jour et sept jours sur sept pendant minimum neuf mois pour cent cinquante livres par mois. Il partage 8 m2 à fond de cale avec trois collègues. « Certains nageaient sous les lignes de flottaison intimes à l’intérieur des foules ». C’est pas une chanson, ici c’est pour de vrai.

Indiens, Philippins, Pakistanais, Croates, Roumains… tenus par les couilles. Ce boulot assure la survie de leur famille. Contrairement à l’idée reçue, ils ne sont pas les rois du pétrole quand ils rentrent chez eux. Juste assez pour payer les études des gosses. La Compagnie les presse comme des citrons, violant allègrement les conventions internationales. Quant aux collègues british, ils triment dur pour payer leur maison en Espagne. Ce n’est pas entièrement de leur faute : en ces temps pourris, ils passent les trois quarts de leur temps libre dans un centre commercial. Ils acceptent sans rechigner baisse de salaire, modification unilatérale du contrat, rallonge du temps d’embarquement et autres délicatesses qui font mal. Personne ne paraît regretter l’absence de syndicat. Si t’es pas d’accord, tu rentres chez toi (éventuellement en payant ton billet d’avion). Very équitable, isn’t it ? Laminés, sans défense, ils sourient, arborant le pin’s réglementaire « Tous ensemble, c’est possible ! » Pendant ce temps, nos passagers engloutissent joyeusement douze tonnes de bouffe par jour (calcul empirique à partir des 12 m3 de merde produites chaque jour), évoquent la grandeur passée de l’empire britannique, admettent qu’un steward indien est plus serviable qu’un Roumain, un brin rebelle. Il n’y a rien de plus futile et destructeur que cette industrie-là. La croisière s’amuse et le big boss augmente ses profits de 20 % par an pour bientôt atteindre trois milliards de dollars. Le transport maritime est par nature mondialiste, mais est-ce une raison pour y ajouter des tendances esclavagistes ? On pourrait aussi éviter que ces pratiques dégueulasses prennent racine à terre. Alors, résistez ! Ne lâchez rien ! Les gars de la SNCM brûlent leurs vaisseaux ? Ils ont raison ! Un geste désespéré à la hauteur de ce qui les menace. Nous, gens de mer, pouvons difficilement lutter, éparpillés, en vadrouille, loin des yeux loin du coeur. On vous aura prévenu.

P.S. : Au fait, je viens de démissionner.

Article publié CQFD n°30, janvier 2006.
En complément, voir l’article « Code du travail en perdition » publié dans CQFD n° 50, novembre 2007.






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