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CQFD N°030


DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL AU PÉNITENCIER

EN AVANT, MARCHE ! UNE, DEUX !

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Pour Noël, les matons ont reçu une belle panoplie de combat, avec rangers, treillis, galons, menottes et fusils à pompes. Même les dirlos de la pénitentiaire se sanglent dans des uniformes noirs pour inspecter les détenus. Notre correspondant en taule constate : l’air du temps pue le chou rance des casernes.

AU COURS D’UN ZAPPING TARDIF, je tombe par hasard sur l’interview d’un historien italien. Il explique avoir étudié au jour le jour les quotidiens parus l’année précédant l’avènement du fascisme. Et avec le recul, il a pris conscience du mécanisme insidieux de la surenchère sécuritaire. Comment ne pas établir un parallèle lorsqu’on repense à l’année écoulée ? Bien évidemment, le pouvoir autoritaire actuel n’a nul besoin d’un Caudillo à talonnettes ni d’un nouveau Duce rasé de frais, son but est l’instauration d’un état permanent de guerre intérieure. Les lois spéciales succèdent aux lois d’exception, sur la sécurité quotidienne (2001), la sécurité intérieure (2003), l’adaptation de la justice à la criminalité (2004), et puis aussi l’ensemble du texte Perben II, les textes sur la récidive et encore la récente loi anti-terroriste (2005). Depuis 2001, le régime de garde à vue a été aggravé à trois reprises pour revenir aux six jours de la Cour de sûreté de l’État héritée de la guerre d’Algérie. Des amendements liberticides sont votés en catimini devant des hémicycles désertés. Et lorsqu’ils émergent de leurs guéguerres nombrilistes, les députés nous vantent la prolongation de l’État d’urgence et les mérites du couvre-feu. Nous devons apprendre à vivre dans une société hautement militarisée. Et dans la plus grande banalisation, l’armée et la police quadrillent l’hexagone. Les parachutistes de vigie pirate surveillent les gares et les aéroports et les manoeuvres militaires anti-guérilla urbaine se multiplient à travers le pays. Chaque bataillon y va de son opération. Les bleus contre les rouges, cela va de soi ! Comme ce colonel sur les antennes de France 3 : « Nous sommes prêts à intervenir dans n’importe quelle ville d’Afrique ou du Moyen-Orient pour sauver les otages occidentaux et rétablir l’ordre… » Dans le domaine judiciaire et carcéral, les policiers constatent la dérive de l’ordre nouveau bleu marine. À l’observer de plus près, on identifie les mécanismes de la peur et du sécuritaire. Lors de chaque verdict, la meute montre les crocs. Elle réclame un châtiment exemplaire et hurle avec les loups. S’ils ne sont pas assez durs, les juges sont désignés à la vindicte populassière. Ils doivent embastiller les jeunes, les vieux, les noirs de peau et bien sûr l’étranger. Surtout l’étranger ! En tailleur Chanel et puant le bon sentiment comme l’eau bénite, une journaliste de Télé-Sarkozy s’écrie : « Le terroriste libanais a été libéré après seulement vingt ans de prison ! » Seulement vingt ans ! Sait-elle de quoi elle parle ? Aux décennies de prison distribuées, un bon public applaudit avec une délectation rappelant celle des spectateurs qui accouraient place de Grève pour les supplices moyenâgeux. Jusqu’à l’irrespirable, l’ordre s’empuantit d’un relent de coups de trique.

Vu de prison, le plus grand scandale de l’affaire d’Outreau est bien l’obscène agitation de relégitimation et d’autosatisfaction du système. Juges, journalistes et parlementaires se congratulent. Ils pleurnichent devant les caméras et les autres sablent le champagne. Une commission parlementaire a été créée pour organiser l’enterrement de première classe de cette bavure, comme en son temps, et toute proportion gardée, la commission Balladur-Quilès innocenta l’armée française de sa participation au génocide rwandais. Tartufferie ! Et cela, au moment même où une justice d’abattage envoie aux galères des centaines de jeunes des cités. Pour un innocent blanchi, cent autres peuvent être impunément condamnés. Qui s’en plaindra, puisque tout est parfait dans le meilleur des mondes judiciaires ! Et le collet se serre autour de la gorge des misérables. Je vous ai déjà parlé de la mutation militaire des uniformes pénitentiaires. On peut en sourire. Ainsi, pour Noël dernier, les matons ont reçu de belles panoplies de combat, rangers et pantalons de treillis (bleu marine bien évidemment !), des menottes toutes neuves, des fusils à pompe, variante locale du Flash-ball, et des galons identiques à ceux des keufs. À force, nous devrions être vaccinés et ne plus nous étonner de rien, pourtant j’ai vraiment senti un malaise voici quelques semaines quand le directeur régional s’est pointé en uniforme noir et épaulettes argentées. Il était suivi de l’ensemble des directeurs de l’établissement vêtus à l’identique, jusqu’à la jolie sous-directrice. S’il comptait sur l’effet produit, bingo ! C’était réussi. « Merde, on dirait des SS ! », murmure mon collègue le plus proche. Derrière nous, le Basque lui répond aussi sec : « C’est exactement ça. Formatés comme ils le sont aujourd’hui, s’ils recevaient un télex de Paris leur enjoignant l’ordre de nous embarquer dans des wagons à bestiaux pour l’Allemagne, ils le feraient illico et sans moufter… » Quand même, cette débauche d’uniformes étonne les vieux ratiers. Depuis la fermeture du bagne, le personnel de direction semblait attaché au costume-cravate. Pourtant, par expérience, on sait pareillement qu’ils adorent suivre l’air du temps, surtout quand souffle la bise réactionnaire.

La semaine suivante, je demande à être reçu par le directeur pour un problème mineur à traiter, un problème de permis de visite. Au cours de la conversation, il évoque à plusieurs reprises un mystérieux « EMS » parisien dont je dépendrais aujourd’hui. Et face à mon étonnement, il éclaire ma lanterne avec un naturel déconcertant : « Désormais, tout ce qui vous concerne, en tant que DPS et détenu condamné pour terrorisme, relève de l’État Major de Sécurité ! » Ainsi la structure du ministère est déjà militarisée jusqu’aux sommets de la place Vendôme ! J’en ai eu la confirmation à la lecture d’un bulletin syndical de la matonnerie. Maintenant, on ne devait plus dire « chef de détention » mais « commandant », et tout à l’avenant, le « galon d’or » devenant « capitaine » et les autres gradés « lieutenants »… Jusqu’au personnel stagiaire, baptisé « aspirant ». S’ensuivait un article grandiloquent saluant les forces de sécurité du pays, leur abnégation, leur courage à toute épreuve et leur valeur dans la lutte contre les hordes sans foi ni loi de la délinquance cosmopolite qui « viennent jusque dans vos bras égorger vos fils et vos compagnes ». Aux armes la matoche ! Formez vos bataillons !… Si ça continue comme ça, l’apprentissage de la Marseillaise va devenir obligatoire dans les cachots. Et au petit matin dans les cours, ils nous aligneront pour le salut au chiffon tricolore. Depuis le temps qu’ils rêvent d’une prison régie au pas cadencé. Ne rigolez pas, car ça nous pend au nez et bien d’autres régressions comme la prière du soir, les entraves pour les récidivistes, la cagoule pour les réclusionnaires, le retour des droguets, ces uniformes en mauvais tissu qui gratte, et les galons sur nos manches… Têtes droites, en avant, marche ! Une, deux, une, deux !…

Article publié dans le n° 30 de CQFD, janvier 2006.






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