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CQFD N°030


SURENDETTÉ, MIS SOUS CURATELLE RENFORCÉE, RAYÉ DES CADRES DE LA POSTE…

LA PETITE MORT SOCIALE DE LULU

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Nicolas Arraitz, Serge Reynaud.

Qu’est-ce qui a poussé Lulu à braquer la poste où il bossait ? Quelle fatalité sociale et quels mécanismes institutionnels l’auront poussé dans l’impasse, vers l’univers kafkaïen de la mise sous tutelle ? Les bons samaritains de l’Union départementale des associations familiales (Udaf) peuvent être fiers : après deux ans entre leurs mains, Lulu a tout perdu et se retrouve comme la plupart de leurs « protégés » : émotionnellement largué, privé de ses droits civils, jeté de la Poste et au RMI…

LE 14 OCTOBRE 2003, Lulu pénètre dans la poste Colbert, à Marseille, avec en poche un couteau de cuisine qu’il vient de subtiliser au bar de la Poste. Lulu est postier et entre donc par la porte de service. Il se dirige vers les guichets et empoigne un caissier par le cou. « C’est un hold-up ! » Le préposé, beaucoup plus costaud que Lulu, n’a pas de mal à se dégager et, après avoir fermé la caissette à clé, s’enfuit en criant au voleur. Lulu reste là, interloqué, puis s’empare de la sous-caisse, qui contient 4 400 euros. Il veut « partir refaire sa vie à Paris ». C’est au snack que les flics le cueilleront, alors qu’il est en train de commander un sandwich-merguez. Sa lente descente aux enfers vient d’atteindre le point de non-retour. Pâle et amaigri, Lulu nous reçoit chez lui, dans un décor spartiate. « C’est l’Udaf qui fournit le mobilier », lâche-t-il avec amertume. «  Ils achètent ça chez Emmaüs avec mes sous. » Postier depuis l’âge de vingt ans, Lulu est à trois ans de la retraite lorsqu’il commet ce qu’il appelle «  la bêtise ». Le tuteur vient de clôturer ses comptes, alors il «  pète un plomb ». Ce jour-là, il pensait encaisser ses « californies » (heures sup’ payées au taux normal), mais on lui annonce qu’il n’a plus le contrôle de son argent. Au comptoir du bar de la Poste, il rumine toute la matinée sur ce «  hold-up légal », puis fonce se faire justice.

La descente aux enfers a en fait commencé quelques années plus tôt par une descente à Marseille. En 1996, le centre de tri parisien où il travaille ferme pour cause de restructuration. Lulu accepte une mutation lointaine en échange d’un saut de puce sur l’échelle salariale. Il est nommé à Marseille. La Poste lui trouve un logement et l’affecte au bureau Colbert. Célibataire endurci, plutôt taciturne, déboussolé par la rupture avec les horaires du centre de tri, Lulu s’adapte vaille que vaille à sa nouvelle vie. Première mésaventure : pendant qu’il est au boulot, son voisin de palier se branche sur sa ligne téléphonique pour la mettre en location. Fin 2002, France Télécom lui assène une facture de près de 2000 euros. Alors qu’il tente de se dépatouiller de cette embrouille, son père décède. Il monte à Paris, prend en charge les frais d’enterrement, puis retourne à Marseille. Une semaine plus tard, sa mère meurt. Rebelote et coup de blues. Oubliant de porter plainte contre son voisin, Lulu découpe quatre coupons de demande de crédit dans des journaux et les envoie dûment remplis à Cofidis, Finaref, Covefi et Finalion Anap. « Le premier qui me répond, je prends et je paie mes factures. » Mais tel un vol de vautours hors du charnier natal, les quatre professionnels de l’usure s’empressent à l’unisson d’accorder le prêt. Lulu reçoit quatre fois la somme demandée. Le piège est enclenché. Agréablement surpris, Lulu paie ses dettes et ses loyers en retard puis boit le reste. Mais les intérêts à 19,6 % et les frais de rejet de paiement des CCP ne vont pas tarder à se faire étouffants. Quand l’été 2005 la Banque de France met en souffrance la dette de Lulu, il doit encore 2 813,73 euros à Cofidis, 1 309,98 à Covefi, 3 480,45 à Finalion et 4 056,55 à Finaref. Sa demande initiale de prêt était d’environ 750 euros…

En mars 2003, alors qu’il se débat dans ses ennuis exponentiels et que son propriétaire le harcèle (eau coupée, serrure sabotée, effets personnels jetés à la benne à ordures…), la commissaire de police Delteil, saisie par le proprio, lui conseille de s’en remettre à l’Udaf. Ce qu’il fait. Les Udaf sont la principale structure associative (financée par les allocations familiales) gérant les mises sous tutelle. Lulu pense que l’agent qu’il rencontre va l’aider à purger ces dettes qui s’accumulent et lui prennent la tête autant que le portefeuille. Mais la première chose que fait la brave dame est de l’envoyer chez un médecin. C’est là que s’opère le détournement de majeur. Lulu est venu demander de l’aide, sans savoir qu’il va être dépossédé à son insu de son existence. Alors que l’initiative devrait être prise par un juge des tutelles, c’est une tutrice qui prend l’initiative de fourrer Lulu entre les pattes du psychiatre. Le toubib constate « une altération de ses facultés personnelles » et que le patient a « de ce fait, besoin d’être conseillé ou contrôlé dans les actes de la vie civile ». C’est en effet « à un médecin spécialiste (souvent psychiatre ou gériatre) choisi sur une liste établie par le procureur de la République qu’il appartiendra d’établir l’altération des facultés du majeur » (Les Majeurs protégés, Les Guides de la Justice, publié par le ministère).

Six mois plus tard, Lulu se rend compte qu’on vient de lui ôter la jouissance de son compte en banque. « Le matin du 14 octobre 2003, je me présente au guichet, j’avais pas mal de “califs” à encaisser, mais le collègue me dit que mon compte a été clôturé par l’Udaf. » De mars à septembre, l’Udaf n’a fait que négocier oralement les agios avec les agences de crédit et le proprio, qui traquent Lulu. Ce n’est qu’en septembre qu’on lui fait signer deux formulaires (vierges, d’après lui), où il renonce à la gestion de son argent. Son salaire est « basculé » sur un compte de l’Udaf. C’est là qu’il braque sa poste, avec 1,18 g d’alcool dans le sang. Au bureau Colbert, où nombre d’employés commencent et terminent la carrière dans le même service, les « pétages de plomb » se règlent la plupart du temps à l’amiable. Mais le guichetier entrepris par Lulu sait qu’après une agression il peut prétendre à une mutation. Il porte plainte, dans l’espoir d’être muté dans le Nord. Ironie, il sera envoyé aux Réformés, cinq cents mètres à l’est de Colbert.

« C’est pas de l’assistance, c’est de la séquestration ! »

La Poste suspend Lulu de ses fonctions. Motif : vol à main armé dans le service. Le procès a lieu deux mois plus tard. « En l’absence du tuteur et défendu par une avocate même pas au courant de ma mise sous curatelle, je prends dix-huit mois de prison avec sursis, sans interdiction formelle d’exercer dans la fonction publique. » Mais la Poste maintient sa suspension, avec demi-solde jusqu’en août 2005. « Un an après, en appel, le tuteur m’ayant refusé l’argent nécessaire pour me rendre à l’audience à Aix, la sentence est aggravée : vingt-quatre mois avec sursis, assortis de deux ans de mise à l’épreuve et d’une interdiction d’exercer dans la fonction publique. Non seulement l’Udaf ne s’est pas présentée devant le tribunal pour témoigner des circonstances qui ont provoqué “la bêtise”, mais elle n’a même pas payé l’avocate ! » En février 2004, Lulu a été placé sous « curatelle d’État renforcée ». « La curatelle renforcée est préférée lorsque la gestion défaillante du majeur nécessite de confier au seul curateur la perception des revenus de son protégé, le règlement de ses dépenses courantes et l’épargne de l’excédent  » (Guide des majeurs protégés). Le délégué de l’Udaf le soulage de son courrier, de sa ligne téléphonique et lui octroie vingt ou trente euros hebdomadaires, c’est selon… Somme avec laquelle Lulu est censé se nourrir et se vêtir. Il n’y a eu visiblement aucun contact entre le juge des tutelles, Jean-Paul Moretti, et la juge de l’affaire pénale. Chaque magistrat a statué en parfaite ignorance des circonstances de Lulu. Il faut dire que 700 000 majeurs sont « protégés » en France et que les juges comme les agents de tutelle sont débordés. Un seul juge peut gérer des milliers de dossiers. Tant pis pour Lulu, qui bombarde le sien de lettres de protestation. Sans réponse.

Contacté par CQFD, Alain Deron, le bien nommé délégué de l’Udaf chargé de la gestion du budget de Lulu, n’a pas voulu répondre à nos questions. Il ne souhaite pas se prononcer sur le ridicule montant hebdomadaire alloué, ni sur son absence le jour du procès en appel. Il dit ne faire que « de la gestion de compte ». Ce monsieur a donc peu de responsabilités, mais pas mal de pouvoir… « Parfois, il oublie carrément de me faire parvenir mon argent », peste Lulu. Chaque mois, M. Deron fait parvenir à son protégé un « relevé de compte », avec des intitulés de rubrique approximatifs : « Argent de poche », « mandat à la personne », - « septembre Luciani », « loyer », « EDF-GDF », « paiement dettes »… Il a par contre fait la demande de RMI dès que la Poste lui a définitivement coupé les vivres, mais refuse de lui donner des tickets de bus sous prétexte qu’officiellement les Rmistes ont droit au transport gratuit (chimère marseillaise…) Alors qu’il capte le courrier administratif, M.Deron oublie de transmettre les convocations du juge d’application des peines. « C’est pas de l’assistance, c’est de la séquestration ! », s’insurge Lulu. « Il peut me garder sous sa coupe jusqu’à ma mort ! » De fait, « en février 2005, j’ai arrêté de bouffer. J’ai prévenu Deron et Moretti par courrier, mais il n’y a eu aucune réaction. Au bout de quinze jours, j’ai pensé que si je me laissais mourir, je ne serais même plus là pour m’en rendre compte  », raconte Lulu avec un sourire en demi-teinte. « Alors je me suis levé et j’ai recommencé à respirer. Je veux me sortir de ce piège. » En mars 2003, les gens de l’Udaf, plutôt habitués à gérer les comptes de vieux grabataires ou de Rmistes désocialisés, ont vu arriver Lulu, fonctionnaire au salaire mensuel de 1 400 euros, à trois ans de la retraite. Quelques mois plus tard, grâce à leur zèle protecteur, le voilà prisonnier sans recours, à deux doigts de tomber d’inanition ou de rejoindre les SDF qui prennent le soleil au pied de son immeuble.


La Poste bancale

« Radié définitivement ? » La première réaction de Christian Trémoyet, président d’Amitié-La Poste, qui s’occupe des problèmes d’alcool du personnel, est l’effarement. « On nous signale les cas trop tard, dans la panique, quand le fonctionnement du service est mis en danger. La posture que nous défendons au Conseil central de discipline est qu’il ne faut pas aggraver la faute commise par une double pénalisation. Entre un et deux ans d’exclusion, voilà une peine déjà lourde. Mais la direction a tendance a durcir les sanctions. Le malade est traité en coupable plutôt qu’en victime. »

Article publié dans le n° 30 de CQFD, janvier 2006.

Lire également les articles PATRIMOINE ET « RESTE A VIVRE » et ANTHOLOGIE SOUS TUTELLE parus dans le même numéro.






>Réagir<

LA PETITE MORT SOCIALE DE LULU
| 17 septembre 2008 |

Bonjour,

Je voulais juste répondre au personnel indigné de l’ UDAF. A moins d’avoir de sincères témoignages de remerciements, ou de véritables preuves du bienfait de vos agissements, je vous conseille de regarder le nombre de famille qui ont vu leurs situations financières se dégrader davantage, quand elles ont eu à faire à vos services.Alors c’est vrai, il y a des cas extrèmes où il est impossible de faire autrement.Mais J’ai eu affaire à l’udaf, une seule fois dans ma vie, et comme beaucoup de personnes, je l’ai regretté amèrement.Aujourd’hui, ma situation va beaucoup mieux mais ce n’est pas grace à l’udaf loin de là. pour moi l’udaf, c’est encore une façon de caser les gens en difficulté, pendant un temps donné, gérer les choses à leur place, en prétendant les aider, et puis les relacher dans la merde peu de temps après. A la question :« mais si l’udaf est si incompétente que ça, comment expliquez-vous qu’elle marche encore ? »Je vous répondrai simplement que l’udaf c’est l’Etat, et qu’il en va de l’udaf comme de l’anpe, seuls les services sociaux semblent croire à leur véritable efficacité. Alors s’il vous plait, ne prenez pas les gens pour ce qu’ils ne sont pas.Merci pour eux

LA PETITE MORT SOCIALE DE LULU
dechambenoy daniel | 15 septembre 2006 |
ma mere est decédée suite aux pressions de l udaf de vesoul ils ont tous les droits ces gens là et sont soutenus par les tribunaux, je recherche temoignages car j ai deposé plainte avec constition partie civile , merci de me les faires parvenir à cette adresse perso alsacedecham@wanadoo.fr LA PETITE MORT SOCIALE DE LULU
Nicole | 16 août 2006 |
Je suis effrayee par les methodes employees sur les pauvres gens sous curatelle ou tutelle, c’est une atteinte aux droits de l’homme, pourvu qu’il y ait un changement a la rentree…Au moins de la transparence dans les comptes de ces gens, pourquoi les gerants prives ou les associations en font un secret…Ils donnent un minimum aux incapables pourquoi ? Pourquoi doivent-ils placer cette argent et prevoir quoi, eux ils ont des bons salaires, qui peut aider ces pauvres gens…Tout le monde sera concerne, tout le monde sera vieux et demunis et faibles, rendez la liberte aux personnes agees, interdisez a leur gerant de se placer une assurance vie avec l’argent de ces « proteges », quelle tristesse ce pays…. LA PETITE MORT SOCIALE DE LULU
leia2-78 | 14 avril 2006 |

Il est un peu simpliste de décrire le personnel des UDAF tel que vous l’avez fait. Comme partout, il y a des bons et des moins bons, voir des mauvais. De là à ajouter qu’en plus ils sont fiers d’eux, vous n’avez pas trop dû chercher plus loin que le bout de votre nez… Il est tellement plus facile de médire sur les délégués à la tutelle.

Mais vous, face à un membre de votre famille atteint d’un pathologie mentale, alcoolique, délirant, SDF, que sais-je encore, aurez-vous l’envie, ou plutôt, vous ferez-vous le devoir de vous en occuper ?

Je suis déléguée à la tutelle dans une UDAF depuis plus de 7 ans, et je pense sans trop me vanter, que j’en ai aidé plus d’un à sortir de l’impasse dans laquelle il se trouvait. Alors oui nous commettons des errreurs, mais vous, vous n’en faites jamais ? Si non, je suis admirative, vous êtes des hommes parfaits.

Je vous invite vraiment à approfondir un peu plus le sujet que vous « croyez » connaitre, et à moins écrire ce que la plupart des lecteurs veulent lire, c’est-à-dire des sujets racolleurs…

 

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