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CQFD N°009


Les galériens de la mer (suite)

Raffarin veut « distraire » les marins abandonnés

Mis à jour le :15 février 2004. Auteur : Marie Caillerie.

En attendant l’examen, repoussé jusqu’après les élections, du projet de loi instaurant un pavillon de complaisance à la française, le gouvernement aux marins de quoi les consoler de la perte prochaine de tous leurs droits : la « distraction » à « valeur thérapeutique ». Exemple à Marseille avec l’équipage du Mistral.

Depuis la mi-janvier, le paquebot Mistral est bloqué à Marseille. Morts de faim, les créanciers ont immobilisé le palace flottant dans l’espoir de se payer sur la bête. La bonne nouvelle, c’est que les 1 200 passagers - ouf ! - « n’ont pratiquement rien perdu dans l’aventure », comme s’en réjouit La Provence : débarqués sans coup férir, ils sont rentrés direct à la maison. La mauvaise nouvelle, c’est pour les 400 membres d’équipage. Débauchés du jour au lendemain, ils ont, eux, perdu leur gagne-pain dans « l’aventure ». Certains ont obtenu de se faire rapatrier, mais beaucoup ignorent ce qu’ils vont devenir. Début février, ils étaient encore une centaine à poireauter à bord en espérant que ça reparte. Festival Croisière n’a plus un rond pour finir de rembourser son navire et ne se soucie guère de régler le sous-traitant - plus souvent appelé « marchand d’hommes » - qui lui fournit la chair à paquebot.

Marseille, qui aime à se pavaner devant les grandes compagnies exploitantes de navires de croisière pour rafler des « têtes de ligne », n’a rien d’autre à proposer à ces laissés-pour-compte qu’une petite soirée au foyer des marins (dodo à 22 heures), quelques cartes téléphoniques pour les deux cabines du quai et une visite de l’unique inspecteur de l’ITF, le syndicat international des gens de mer. Interrogé par CQFD, ce représentant syndical admet qu’il serait temps de « dévoiler au grand public les conséquences de la complaisance ». De nombreux équipages se sont retrouvés bloqués à Marseille, dépendant parfois de la générosité de quelques personnes pour survivre. Dans le cas du Mistral, dit-il, les marins peuvent encore espérer : la compagnie a annoncé un départ du navire pour la fin février, histoire de rassurer les agences de voyage qui ont déjà vendu les croisières. Mais tous pensent que c’est du bluff.

Il va donc falloir s’organiser, et pas seulement pour les marins du Mistral. Car si les élus s’entendent à qualifier d’odieuse la pratique du dégazage de salariés, c’est pourtant bien cette même pratique que le gouvernement français s’apprête à légaliser. Le projet de nouveau système d’immatriculation des navires marchands, le pavillon RIF (voir CQFD n°8), prévoit en effet un fabuleux tour de passe-passe qui autorisera l’armateur à se débarrasser illico presto de ses marins en cas de pépin. Une fois voté, ce régime entérinera une pratique bien connue dans tous les ports du globe : embauché par un marchand d’hommes situé dans un paradis fiscal (permettant au passage d’appliquer une législation sociale plus paradisiaque encore), débauché ensuite par l’armateur, le marin ne disposera d’aucun recours efficace, même en France, et même si l’armateur est français. Avec ce projet de pavillon de complaisance tricolore, le gouvernement fait risette aux « voyous de la mer », leur concocte une petite recette pour qu’ils se sentent à l’aise avec nos couleurs nationales au cul.

Initialement, l’examen de la loi sur le RIF était programmé à l’Assemblée nationale pour février. Par un soudain miracle, il vient toutefois d’être renvoyé à plus tard. La couleuvre passera mieux après les régionales. En attendant, le gouvernement a proposé la ratification d’une dizaine de conventions internationales sur le droit des gens de mer, qui traînaient dans les placards depuis dix ans. Puisqu’on se prépare à balancer par-dessus bord le droit maritime français, on peut bien se fendre de quelques dispositions aimables qui ne coûtent pas cher. L’une d’elles, intitulée « Convention sur le bien-être des gens de mer », va même jusqu’à reconnaître au marin le droit exorbitant de « se distraire » durant les escales. C’est écrit noir sur blanc : « Lorsqu’un navire reste suffisamment longtemps dans un port et que l’équipage peut se libérer [l’armateur, soyons-en sûrs, fera tout pour réunir ces deux conditions], on l’encouragera [sic] à profiter de la possibilité de rechercher des distractions en dehors du navire. Toute possibilité de briser la routine de la vie à bord sera regardée comme bienvenue et possédant une valeur thérapeutique. » Les marins du Festival Croisière seront ravis de l’apprendre : ce n’est pas d’argent, ni de couverture sociale, ni de justice dont ils besoin. Ce qu’il leur faut, c’est une thérapie.

Marie Caillerie

Publié dans le n°9 de CQFD, février 2004.






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