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CQFD N°030


PAS DE CABANE ? PAS DE CANADA !

PETITE PIÈCE

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Grite Lammane.

Libourne, le 31 décembre. Il pleut des cordes. Olivier, le visage tuméfié mais avenant, fait la manche devant la gare.

Mademoiselle, s’il te plaît, t’as pas une petite pièce ? Même une toute petite pour m’aider à payer le train ? Il faut que je retourne à Bordeaux parce qu’il n’y a pas de place au foyer ici. C’est complet. Bordeaux, j’en viens, c’était complet aussi, mais je préfère encore être là-bas qu’ici. Je viens de me faire tabasser par les vigiles de la SNCF parce que je voyageais sans billet. Pourtant, j’étais pas agressif. Je ne suis jamais agressif. Je ne dis pas que j’ai pas un peu bu. Mais est-ce que c’est une raison ? Et en plus il n’y a pas de place au foyer, il faut que je reparte… La rue, c’est dur. Mais c’est pas la faute des gens. Les gens, ils ne m’ont rien fait. Il y en a qui me donnent des couvertures, de la nourriture, des gants, de l’argent… Le plus dur, c’est d’être seul… Ça va me faire pleurer d’en parler… Ne pas pouvoir serrer quelqu’un dans ses bras, tu sais. Même pas avoir une femme ou quoi. La tendresse, juste. Mais je ne veux pas être en groupe, même si ça serait plus facile pour me protéger. Avec un groupe, c’est tout de suite le problème de la drogue qui arrive. Je dis pas que je fume pas un petit joint de temps en temps. Mais je ne prends pas de speed, de cachetons, rien.

Déjà, je me suis mis à boire, alors que j’aime pas ça. Mais il fait froid. Tu ne sais pas ce que c’est d’avoir froid. J’ai trente-quatre ans dans cinq jours. Si rien ne change d’ici une semaine… Allez, je me donne dix jours… Si ça se débloque pas, je ne sais pas ce que je vais faire… Je me suicide. Ça fait dix mois, presque onze, que je suis à la rue. Ma mère est irlandaise, je suis né à Cayenne. Ma femme est algérienne. J’ai deux enfants. Quand on s’est séparé, j’allais pas dire : allez, les enfants, à la rue ! Alors, je suis parti. Ça fait dix mois et demi. Au bout d’un moment, mon patron s’est rendu compte que j’étais dehors, il m’a dit : « C’est terminé, tu ne travailles plus pour moi. » Après, j’ai fait un peu d’intérim de temps en temps.

Peut-être que quelqu’un va m’inviter à réveillonner ce soir ? Qui sait ? Sinon, de toute façon, je ne resterai pas seul dehors. Surtout aujourd’hui. Ça craint encore plus que les autres nuits. Ces deux derniers mois, je me suis pris trois coups de couteau et j’ai été défiguré. On te frappe pour prendre ton sac, tes affaires. Ou juste comme ça. Pour cette nuit, je connais une petite « montée » cours Pasteur à Bordeaux où je serai tranquille. Je me boirai une ou deux petites bières et j’irai me coucher. Tiens, prends ces chocolats. C’est le directeur d’un supermarché qui me les a donnés ce matin… Pour me remercier parce que j’ai sauvé une vieille dame qui faisait un malaise. Comme j’ai mon brevet de secourisme, je lui ai fait un massage cardiaque, du bouche-à-bouche et tout… Je pense bien qu’elle est encore à l’hôpital. Tiens, prends-les, moi, je n’aime pas les chocolats. Et passe un bon réveillon.

Propos recueillis par Grite Lammane


Versailles à la rue

Une nuit de janvier 2004, l’Insee a compté 86000 sans-abri en France, l’équivalent de la population de Versailles. Dont un millier de femmes enceintes. Le Collectif des Morts de la rue a recensé cent douze morts entre février et octobre derniers. La moitié avait moins de 50 ans. Selon l’association Droit au logement, deux millions d’habitations sont vides en France. Quant à la construction d’une cabane solide, confortable et chauffable, elle revient à moins de mille euros et demande trois semaines de travail à deux personnes.

Article publié dans le n° 30 de CQFD, janvier 2006.






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