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CQFD N°030


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

LES ÉPONGES FARCIES

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


DIDIER AURAIT DÛ ne partir en retraite que dans deux ans mais, en fait, il a quitté l’usine l’année dernière : le dernier plan de restructuration l’a surpris et l’a fait partir en préretraite. Il s’en est plutôt bien tiré, puisqu’il n’aura pas à subir la loi Fillon. Même s’il a toujours fait partie des gens qui semblaient s’éclater au boulot (après des années passées comme mécanicien, il avait obtenu un statut d’agent de maîtrise sans avoir vraiment de personnel à diriger et ça lui allait bien), Didier a sauté sur l’occasion de partir dans de bonnes conditions, avant que la boîte ne ferme définitivement, et permettant qu’on ne vire pas un plus jeune à sa place. Donc, il s’était fait à l’idée de partir. C’est trois mois avant son départ que ça s’est compliqué. Lui qui n’avait jamais fumé s’aperçut qu’il avait de plus en plus de mal à respirer, monter les escaliers lui devenait pénible, sortir faire les courses l’épuisait. La nuit, parfois, il se réveillait en sueur et manquant d’air. Il alla voir son médecin qui ne comprit pas vraiment et l’envoya faire des examens. Le résultat du scanner arriva quinze jours avant les adieux de Didier à l’usine. Diagnostic radical : « cancer de la plèvre, suite à des expositions à l’amiante. » C’est peu dire que le départ de Didier ne fut pas joyeux. Comme d’autres (mais pas pour les mêmes raisons), il n’organisa pas de pot de départ. Les six premiers mois de retraite de Didier se passèrent en allers-retours dans les pavillons pour cancéreux du CHU de Rouen, où il subit rayons et chimio, et où il morfla plus qu’à son tour. Aujourd’hui, son cancer n’est pas guéri mais semble stabilisé. Didier est suivi de près et paraît avoir repris le dessus. Il ne sait pas combien de temps il lui reste à vivre, mais il a décidé de se battre. Car pendant son traitement, Didier a eu le temps de réfléchir. Il s’est souvenu avoir manié des tresses d’amiante (« tellement plus efficaces ») pendant des années et s’être retrouvé dans des nuages de fibres sans vraiment savoir le danger auquel il s’exposait.

Pourtant, la nocivité de l’amiante est reconnue par les autorités françaises depuis 1945. Déjà avant la Deuxième Guerre mondiale, des médecins avaient fait le rapprochement entre la fibre isolante et certaines maladies pulmonaires. Alors que l’amiante était interdit ailleurs dans le monde, en France, les pressions des industriels retardèrent son interdiction jusqu’en 1978, et encore, avec un délai d’application… Didier, en discutant ces derniers mois, a rencontré pas mal d’anciens collègues retraités qui présentaient diverses maladies produites par l’amiante (plaques pleurales et autres cancers). Alors il a contacté l’ADEVA 76 (Association de défense des victimes de l’amiante de Seine-Maritime) et découvert que la région était fortement touchée à cause des chantiers navals et de l’industrie automobile. Il apprit que d’ici vingt-cinq ans, la France compterait 250 000 victimes de l’amiante. Alors que les anciens retraités victimes de l’amiante sont trop malades et trop affaiblis, ou ont préféré se fier aux explications de la direction affirmant qu’elle n’était pas responsable et que leurs maladies avaient été contractées bien avant de travailler dans cette usine, Didier ne veut pas en rester là. Didier vient de porter plainte contre l’usine pour homicide et blessures involontaires. Cela ne lui rendra pas la santé, mais ce combat semble lui donner une force nouvelle. Et, en le rencontrant, il y a quelques jours, j’ai vu qu’il avait retrouvé une lueur de malice dans les yeux. Cette lueur qu’on a les jours où on emmerde le taulier.

Article publié dans le n° 30 de CQFD, janvier 2006.






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