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CQFD N°030


PÂLE VADOR FOUT LE SOUK

RECONQUETE DE L’HYPERCENTRE

Mis à jour le :15 janvier 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

Même un shopping mall a son histoire. Même le bunker mercantile du Centre Bourse, à Marseille, mérite un petit « devoir de mémoire ». Cette forteresse du commerce « comme il faut », dressée depuis 1977 à la frange du territoire comanche de Belsunce, doublera de volume d’ici à 2009. Il prétend « s’étendre pour mieux s’intégrer », alors que c’est bien de la poursuite d’une invasion qu’il s’agit.

SUR UN HORODATEUR, par-dessus un autocollant CQFD qui disait « Vivre sans compter, c’est pour quand ? », Eiffage a collé un sticker indicatif : « Vous êtes dans le quartier n°3 ». C’est noté. Nous ne sommes plus sur la Plaine, mais dans le quartier n°3. Dans les rêves numérisés des gestionnaires, le mauvais payeur, la fugueuse, le resquilleur verront bientôt surgir du coin de la rue une grosse bulle blanche et molle qui les poursuivra en roulant sur elle-même et les happera avant qu’ils aient pu échapper à cette ville au visage bientôt lifté. L’emplâtre des travaux du tramway et du chantier du commissariat central (qui flanquera à la fois Belsunce et Noailles et dont la centaine de logements de fonction empliront le marché et les bars environnants de femmes de flics et autres zoreilles indiscrètes) fait figure de masque postopératoire : on craint qu’une fois levé le pansement, le centre-ville soit méconnaissable, « sans lèvres pour se raconter ». La rue Auguste-Blanqui et le passage Benoît-Malon seront peut-être numérotés. Cinquième rue, énième passage. La mémoire ne dépassera sans doute plus le cap des bilans comptables trimestriels d’Eiffage. La verrue du Centre Bourse fera alors office de vestige, témoin des débuts d’une croisade.

Il faut tourner lentement autour du bunker pour bien en apprécier le caractère belliqueux. Cette citadelle mal fagotée a été édifiée dans les années 70, hérissée d’arêtes saillantes, dardant ses angles vifs vers les quartiers historiques envahis par la chiourme. Six accès étroits, presque clandestins, dont deux passerelles style pont-levis, laissent présager une imminente offensive tartare. Cet édifice respire la peur autant que l’arrogance : il s’est rêvé fortin, poste avancé d’une reconquête. Conquête du grand commerce sur le petit, et « reconquête » fantasmée du comptoir blanc sur le bazar bronzé. Rappelons que la chambre de commerce déplorait à l’époque la vitalité du commerce arabe, dont la kyrielle d’échoppes engendrait plus de bénéfices que le Centre Bourse et le Centre Bonneveine réunis. Mais contre qui agit objectivement le commerce d’enseignes et de magasins franchisés du Centre Bourse ? Contre la rue, contre la boutique de quartier. C’est pourtant parmi ce groupe social que la mairie trouve du soutien, en détournant l’angoisse des petits Blancs contre l’épicier et le fripier maghrébins. Le discours de la mairie qui vise à discréditer le marché populaire de la rue Longue-des-Capucins est évidemment biaisé mais il fonctionne : ce qui est petit est pauvre, ce qui est pauvre est sale, et ce qui est sale est basané… Tant pis si, à l’occasion du grand nettoyage, les merceries, les librairies et les artisans-bouchers bien de chez nous valsent eux aussi.

« L’objectif est d’attirer à Marseille une clientèle qui n’y habite pas, avec des perspectives d’achat plaisir »

Aujourd’hui, prétextant un déficit de surface commerciale, la mairie veut livrer vingt mille mètres carrés d’espace public pour faire prospérer la métastase du Centre Bourse. Elle prévoit d’enterrer le pied des trois tours Labourdette dans un nouveau glacis de galeries commerciales. Ces tours de dix-neuf étages, où une certaine convivialité s’est développée, seront littéralement phagocytées. Pour atteindre le hall de leur immeuble, les habitants devront traverser de longs corridors déserts. L’association de riverains des Labourdette préférerait « recréer de l’espace public plutôt que de le vendre aux marchands ». Mais Jean-Louis Russac, du service du développement économique de la Communauté urbaine, rétorque que « l’objectif est d’attirer à Marseille une clientèle qui n’y habite pas, avec des perspectives d’achat plaisir » (Marseille-l’Hebdo, 09/11/05)… Un événement, relaté de façon fragmentaire dans Gouverner Marseille, de Michel Samson et Michel Peraldi (La Découverte, 2005), en dit long sur l’importance stratégique de ce cataplasme. En octobre 1980, un adolescent de la cité des Flamants est abattu par un CRS lors d’un contrôle de routine. Les mères du quartier manifestent leur colère jusque devant la préfecture. Une fois le cortège dispersé, les minots échappent à leurs mamans et saccagent les boutiques de la rue Saint-Fé. Les CRS forment alors un cordon sanitaire autour du Centre Bourse comme autour d’un totem. Les gamins les harcèlent à coups de projectiles, se repliant à chaque charge des flics dans les ruelles de Belsunce, que tout le monde à l’époque appelle encore le quartier arabe. Dans leur bouquin, Samson et Peraldi oublient cet épisode, préférant donner en exemple le civisme des mères.

Dans les années 80, les vigiles du Centre Bourse ne toléraient pas que les jeunes stationnent dans les galeries marchandes. Bientôt, c’est dans tout le quartier qu’ils pourront dire aux sans-le-sou : « Circulez, y a rien à voir ». Alors qu’il s’agirait au contraire d’y convoquer le grand bazar d’Istanbul, des marchés paysans, les foires gitanes d’Edirne et de Mérida, le Tepito fayuquero de Mexico, la place aux conteurs et aux charmeurs de serpents de Marrakech, les vide-greniers gardois et l’art circulatoire napolitain, pour les mêler au bizness séfarade et à la foire aux aulx. La vraie vie, quoi !

Article publié dans le n° 30 de CQFD, janvier 2006.






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RECONQUETE DE L’HYPERCENTRE
sylvain | 14 septembre 2006 | MAtériel TP occasion
J etais a Marseille ce week end. C est ou ?
 

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