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CQFD N°009


Faux-amis

Le bon sens

Mis à jour le :15 février 2004. Auteur : Le bouledogue rouge.


Dans la boue sémantique que déversent quotidiennement le Medef et ses opérateurs gouvernementaux, il y a un grumeau qui surnage avec une vigueur stupéfiante : le « bon sens ». La baisse des impôts pour faire plaisir aux riches ? « Ce n’est que le bon sens » (Chirac, 06/03/02). Les pleins pouvoirs à la police, les lois répressives, le glissement du social vers le carcéral ? « Des solutions de bon sens » (Sarkozy, 13/06/03). Le laminage des retraites, la guerre contre les chômeurs, l’extension galopante de la précarité ? Il faut aller plus loin car « les choses peuvent d’un rien basculer dans le bon ou le mauvais sens » (Fillon, 16/10/03). La férocité érigée en politique ? « Une République qui va dans le bon sens, une République du bon sens », qui garantit « la liberté dans le bon sens, l’égalité dans le bon sens » (Raffarin, 10/10/03). Bref, pour ceux qui n’ont pas compris : « Nous voulons remettre la France dans le bon sens » (Raffarin, 24/10/02).

Certes, la formule n’est pas nouvelle. Elle sent même fortement le moisi. Sans remonter aux époques où il était de « bon sens » d’acclamer Pétain ou de garder l’Algérie française, ni même au bon sens près de chez eux qui a servi successivement à remplir les usines puis à les vider, à construire des ghettos puis à les démolir, à fabriquer des pauvres puis à les pourchasser, la rengaine du bon sens n’a jamais cessé d’habiller les postulats les plus nocifs ou les fables les plus hasardeuses. Ce n’est jamais aussi vrai qu’en période électorale, propice à tous les attrape-morpions sémantiques. « Ce qui me frappe toujours, c’est le bon sens des Français », déclarait ainsi un Alain Juppé encore confiant dans sa carrière, en parlant des présidentielles à venir (Paris-Match, 19/04/01). « Le bon sens l’emportera », affirmait aussi Jack Lang à la veille d’un premier tour annoncé comme doigts-dans-le-nez pour Jospin (Le Figaro, 12/04/02) : le bon sens emportera Jospin, mais à la casse. De quoi frémir d’inquiétude lorsqu’Olivier Besancenot conjecture que « la révolution, c’est du bon sens » (16/04/02). Même rajeunie en bouche, une formule rance est toujours une formule empoisonnée. D’où, sûrement, l’attrait irrésistible qu’elle exerce, y compris sur ceux qui sont le moins aptes à s’en servir : « Devenir révolutionnaire […], ce bon sens sommeille potentiellement en chacun de nous », récidive Besancenot dans le premier tome de ses œuvres complètes (Révolution ! 100 mots pour changer le monde, Flammarion, 2002). Le bon sens qui roupille : comme métaphore du « 100 % à gauche », on peut trouver plus engageant. La droite, elle, sait ce que bon sens veut dire.

Et ce n’est qu’un début. Le bon sens est une vieille éponge que l’on nous passera et repassera encore. L’usage frénétique qui en est fait aujourd’hui - sous l’égide du terroir corrézien et de la glèbe poitevine - ne manquera pas de s’intensifier dans les mêmes proportions que la déglingue sociale. Quand tout est à vendre, quand tout est vendu, il faut encore vendre le consentement de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Or comment ne pas consentir au bon sens ? Le bon sens ne se discute pas, puisqu’il est de bon sens. Il impose le silence, ne tolère que l’acquiescement. Plus qu’un procédé rhétorique, il est un élément constitutif du discours totalitaire - dans sa version compatible avec la démocratie - visant à discréditer d’avance toute riposte critique. « Le fondement du constat bourgeois, c’est le bon sens, c’est-à-dire une vérité qui s’arrête sur l’ordre arbitraire de celui qui la parle », remarquait Roland Barthes dans Mythologies (Seuil, 1970). Besancenot ferait bien de relire les classiques.

Publié dans le n°9 de CQFD, février 2004.






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