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CQFD N°031


AH, ELLE EST BELLE LA JEUNESSE…

CLICHY-SOUS-BRAISE, SAIGNE-SAINT-DENIS

Mis à jour le :15 février 2006. Auteur : Gilles Lucas.

Prof au lycée de Clichy-sous-Bois, il avait rédigé, deux jours après la mort de Zyad et Bounna, un texte sur les « zones de non-droit, zone d’injustices » [1]. Trois mois après le soulèvement, Antoine Germa revient sur l’état d’esprit des habitants de ces quartiers, replongés dans l’obscurité maintenant que les flammes sont éteintes. Entretien.

CQFD : C’est à Clichy-sous-Bois qu’ont débuté les émeutes, mais lorsque le mouvement s’est étendu à tout le territoire, on n’a quasiment plus entendu parler de Clichy…

Antoine Germa : La grenade lancée dans la mosquée de Clichy, le dimanche 30 octobre, a mis le feu aux poudres. C’est vraiment à partir de ce moment-là que ça a explosé partout, à Aulnay, à Bondy, etc. Mais ce qui a été déterminant à Clichy même, c’est l’intervention du président de la mosquée. Il semble que la situation se soit calmée après un accord entre lui et la préfecture. Toujours est-il que la police s’est rapidement retirée des cités. Dès le mardi 1er novembre, il n’y a plus eu d’affrontement.

Tu étais dans la rue durant ces premiers jours d’émeutes. Qui étaient ces émeutiers ?

Les analyses sociologiques sont vraiment lamentables avec leurs descriptions du délinquant analphabète issu d’une famille mono-parentale ou polygame. Dans la rue, il y avait des bons et des mauvais élèves, des jeunes déscolarisés, des adultes, des parents qui comprenaient et soutenaient les jeunes. Et tout le monde savait que les deux jeunes qui étaient morts n’étaient pas des délinquants, que le gouvernement et les médias reprenaient ce mensonge, et surtout qu’il n’y avait pas de justice. Il y avait une grande tension depuis longtemps. Et particulièrement depuis la loi sur les halls qui fait peser une énorme pression sur les jeunes. L’été, ils se rassemblent, ils sont dans leur quartier, ils ne prennent pas leurs papiers. Et au moindre contrôle, ils se retrouvent au poste.

Quel a été le rôle de la mosquée ?

Elle a eu principalement une fonction pacificatrice. Même si son président est proche de l’UMP, il faut savoir que dans la mosquée on trouve toutes les tendances. Quoiqu’on puisse l’imaginer comme lieu d’une parole unique, il y avait toutes sortes de propos, des polémiques et des conflits. Il y avait des gens très remontés contre les jeunes et d’autres contre Sarkozy. Maintenant, s’il y a eu un rapport avec la religion dans cette situation, c’est parce que tout cela s’est passé au moment du Ramadan. Il n’y a pas eu d’appel au Djihad. Et les seules références à l’islam ont été les appels au calme, quoi qu’en disent ceux qui désignent les musulmans comme on désignait autrefois les bolcheviques, avec un couteau entre les dents.

Comment s’est passée la reprise des cours dans ton lycée ?

Pendant les émeutes, le lycée était en vacances, et les profs, qui souvent habitent loin de Clichy, ne sont pas venus. Ils n’avaient été informés que par les médias. Les jeunes leur ont raconté et au bout de deux heures, ils sont revenus écoeurés et en colère. Elèves et profs se sont retrouvés et ont fait bloc. Une masse de questions est arrivée, sur le droit, la justice, les médias, la politique, la colonisation et l’école.

Qu’est-ce qui a changé depuis ?

Indépendamment du ridicule show de Debbouze et Joey Starr, on a pu voir un flot d’inscriptions sur les listes électorales. Ce qui n’est pas significatif du sentiment qu’ont ces jeunes et les habitants des cités. Ils sont en état de choc. C’est un mélange d’émotions très fortes et contradictoires. Ils pensent que tout ça les dessert encore plus. Ils sont abasourdis par le fait qu’on les décrive partout comme des barbares. Ils ne sont pas fiers de s’être battus, mais en même temps ils ne regrettent rien et ont le sentiment d’avoir légitimement résisté. Qu’ils aient commis des dégradations dans leurs propres quartiers n’est pas vraiment le problème puisque, pour eux, le quartier n’est rien sinon de la misère absolue. Et la colère est toujours là. Ils ressentent une injustice profonde. Depuis des années, cette injustice était là, ressentie par tous, mais avec un sentiment de fatalité. Mais là, la coupe a débordé. Les balles de Flash-ball signées par des policiers, je les ai vues. Mais surtout les questions que se sont très vite posées les jeunes sont : « Comment on s’organise, qu’est-ce qu’on fait maintenant, comment on continue ? » Et tout le monde réclame la justice pour les deux jeunes qui sont morts.

Et le futur ?

La carte d’électeur n’est pas la seule solution. Et puis voter pour qui ? Pour que ceux qui seront élus fassent quoi ? Ceux qui ricanent, ou se lamentent, sur la dépolitisation des jeunes proclament en même temps qu’il n’y a plus d’idéologie, comme si le sécuritaire à tout crin et l’économie de marché n’étaient pas des idéologies. On vit un âge sur-idéologisé. Les politiques ne remettent jamais cela en question. Pour eux, tout n’est que question technique. Mais en même temps, il y a véritablement un mouvement de politisation. Ce que je vois aujourd’hui dans les cités, et je parle de ce que je connais à Clichy en tant que prof, c’est une prise de conscience de la domination. Un mouvement de conscientisation de cette domination qui, j’espère, va développer l’émergence d’une véritable force dans les quartiers, qui se donnera une parole enfin écoutée par la société.

Propos recueillis par Gilles Lucas

Article publié dans le n° 31 de CQFD, février 2006.


[1] Paru sur le site « Les mots sont importants »





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