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CQFD N°031


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

LES CASSEURS DE MACHINES

Mis à jour le :15 février 2006. Auteur : Anatole Istria.


En 1811, à Nottingham, les patrons des ateliers textiles reçoivent des lettres de menaces réclamant une hausse des salaires et une requalification du travail. Elles sont signées par un mystérieux Ned Ludd, prête-nom attribué à un ouvrier un peu furieux qui aurait détruit deux métiers à tisser vers 1780. Dans la foulée, des artisans tisserands masqués démolissent soixante nouvelles machines à tisser. Le luddisme est né.

Comme dit Karl Marx, « dans la manufacture et l’artisanat, l’ouvrier se sert de l’outil, dans la fabrique, il sert la machine  » (Le Capital). Contre la servitude liée à l’émergence de l’industrialisation, le luddisme va se radicaliser du Yorkshire au Lancashire en harcelant les fabriques au cours d’attaques menées façon guérilla. Les ouvriers armés et masqués brandissent parfois un mannequin symbolisant King (ou General) Ludd, flanqué d’un drapeau rouge. En mai 1812, le Premier Ministre britannique Spencer Perceval se fait buter par un forcené. La répression s’abat sur la menace luddite. Le bris de machines devient passible de peine de mort. Lord Byron tente de freiner le couperet étatique devant la Chambre des lords, où il s’exclame : « L’épée étant l’argument le plus mauvais qui puisse être employé, il doit être le dernier. » Parallèlement, il spécialdédicace un vibrant big up aux insurgés : « Comme les compagnons de la Liberté au-delà des mers/ Qui ont acheté leur indépendance à bon marché, avec leur sang/ Nous, les gars, mourrons en combattant ou vivons libres !/ Et à bas tous les rois sauf le Roi Ludd !  » (Song of the Luddites)

Sourds à la poésie, douze mille soldats sont envoyés dans les zones de rébellion. Des dizaines de luddites sont décapités, des dizaines d’autres déportés en Australie. L’agitation continue sporadiquement jusqu’en 1817. Elle ressurgira en 1830, portée par un nouveau mouvement d’hostilité à la mécanisation capitaliste. Dans les campagnes, les travailleurs agricoles saccagent les machines trieuses. Le mouvement des enclosures ayant fait disparaître les terrains communaux, les plus pauvres se trouvent acculés à la misère. La machine exacerbe la concurrence à l’embauche et accroît les cadences. C’est sous la bannière du légendaire Captain Swing que les paysans vont menacer les propriétaires terriens, incendier leurs fermes et attaquer les collecteurs d’impôts. On retrouve là le trait bien anglo-saxon - de Robin Hood à Harry Roberts - de l’identification à un héros populaire, mythique ou réel, que le folklore agrémente de chants, poèmes et noms de pubs. Plus impitoyable encore que pour le luddisme, la répression conduira à 19 exécutions, 481 déportations en Australie et 644 lourdes peines de prison.

La plupart des courants socialistes, aveuglés par le mythe du progrès, n’a vu dans ces mouvements qu’une manifestation violente d’un prolétariat archaïque, obstinément rétif à une organisation centralisée. Bien qu’à l’époque ces révoltes soient de nature essentiellement sociale, le luddisme va peu à peu servir d’appellation aux actions technophobes et aux sabotages de machines. Il trouve aujourd’hui son ultime modernité dans les résistances qui s’efforcent de contrer le processus d’anéantissement de la biodiversité et de la domestication délirante du troupeau humain. Pêle-mêle sont taxés de néo-luddites Théodore « unabomber » Kaczinski, les courants primitivistes, les Faucheurs volontaires, Jacques Ellul (Le Bluff technologique, 1988), Los amigos de Ludd, Pièces et Main-d’oeuvre… Machines à tisser ou nanotechnologies, c’est toujours la même histoire.

Article publié dans le n° 31 de CQFD, février 2006.






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