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CQFD N°009


Affaire du voile

Alibi ostensible

Mis à jour le :15 février 2004. Auteur : Hervé Gouyer.


L’immigration, c’est un peu comme le bœuf mironton : une tambouille définie par les gastronomes comme « l’art d’accomoder les restes ». L’affaire dite du voile n’est qu’un ingrédient de plus dans ce ragoût qui mijote et remijote inlassablement. Il y a bientôt trente ans, Chirac inaugurait lui-même la recette en posant l’équation : 1 étranger viré = 1 chômeur en moins. L’arrivée au pouvoir des socialistes en 1981 n’aura baissé le feu que pendant deux ans. Dès 1983, le Premier ministre Pierre Mauroy n’hésite pas, à propos des grèves dans l’automobile, à affirmer que « les travailleurs immigrés sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises ». Six mois après l’émergence du FN à Dreux, Mitterrand annonce la création des centres de rétention, car sans eux « la France risquait d’y perdre son équilibre ». Il met aussi sur le gaz le concept d’intégration, façon de dire qu’« ils » ne sont pas intégrés et que le pays qui les a importés pour bâtir les Trente Glorieuses ne saurait s’en charger à leur place. Si beaucoup sont au chômage et la plupart en HLM, ils n’ont qu’à se remuer les fesses ou partir si ça ne leur convient pas. Pendant quinze ans, l’immigration fera la « une » des médias et sera un enjeu électoral majeur. Le sujet est cuisiné à toutes les sauces : porosité des frontières, invasion, droits et devoirs, démographie galopante, charges de l’immigration, parasitisme social, identité culturelle, cosmopolitisme, assimilation, nationalité, droit du sang, délinquance importée et insécurité, mariage mixte ou blanc, polygamie, seuil de tolérance, droit de vote, contrôle au faciès, charters, expulsion, etc.

Parmi ces assaisonnements variés, c’est le thème de l’islam et de sa menace supposée qui tient le rôle du piment. Quelques exemples piochés parmi des quantités. En 1986, le ministre de l’Intérieur Poniatowski pronostique que « dans quinze ans, plus de la moitié de la population des Bouches-du-Rhône sera musulmane. Nous laissons s’organiser sous nos yeux des petites Palestine à domicile. » En 1988, le Figaro Magazine, toujours à l’avant-garde, présente en couverture une Marianne voilée barrée du titre : « Serons-nous Français en 2025 ? ». En 1989, Giscard avance que « l’immigration peut faire échouer l’Europe . Si la Turquie entre dans la communauté, le groupe le plus important au Parlement européen en 2010 sera un groupe de culture islamique ». Et en 1991, Chirac prétend à son tour qu’ « avoir des Espagnols, des Polonais, des Portugais pose moins de problème que d’avoir des musulmans ou des noirs ».

Déja en 1870 on opposait « le français et l’indigène »

L’Islam est-il compatible avec la République ? Cette question, à laquelle on nous somme constamment de répondre par la négative, a pourtant déjà été tranchée en 1870, à la naissance de la troisième République. A l’issue de débats parlementaires enflammés, le statut de citoyen à part entière est alors refusé aux musulmans de l’Algérie française. Il sera en revanche accordé aux juifs séfarades et aux enfants d’étrangers espagnols ou italiens. Ce qui permet à Jules Ferry de prophétiser en 1902 que « l’Algérie sera livrée au conflit de deux races : le Français et l’indigène » Aujourd’hui, la République redécouvre, terrifiée, que quelques fillettes voilées menacent de jeter à bas ses « grands principes » : liberté de conscience, autonomie de la personne, esprit critique, tolérance, laïcité de l’école et de l’Etat, dignité des femmes. Elle sort donc la grande panoplie pour bouter l’Arabe voilée hors de l’école. La République est sauve.

Parallèlement, la devise qui sert d’alibi à cette nouvelle discrimination (liberté, égalité, fraternité…) est attaquée sur tous les fronts. Non par un foulard, un bandana ou une barbe, mais par des mesures bien réelles que l’affaire du voile aura permis de reléguer à l’arrière-plan. En 2003, selon un pointage du Canard enchaîné (14/01/04), le voile a occupé vingt-six fois la couverture des principaux hebdos et près de cent fois la une des quatre plus grands quotidiens (soit un jour sur deux, sachant que l’affaire a débuté en avril). C’est à peu près dix fois plus que la place accordée en première page à des questions aussi mineures que les licenciements, le chômage, la précarité ou l’exclusion. Sans parler de la télé, toujours avide de « débats de société » au détriment du social. Plus que le signe religieux, c’est l’écran de fumée qui est ostensible. Le prix de cette manip’ est payé non seulement par les filles derrière leur voile, mais aussi par les garçons derrière leurs barreaux et, au-delà, par de nombreux autres dans différentes formes de camisoles sociales.

Hervé Gouyer

Publié dans le n°9 de CQFD, février 2004.






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> Alibi ostensible
Matthieu | 8 décembre 2004 | Alibi ostensible
Salut, Chapeau bas pour le viel article « Alibi ostensible », pour n’en citer qu’un. Cependant, il aurait selon moi beaucoup plus de poids si le média/lieu/occasion dans lequel se sont exprimées les personnes citées était précisé. Bon cheminement journalistique à tous, Matthieu PS : le bouledogue m’effraie mais ne lui mettez pas de muselière.
 

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