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CQFD N°031


LA LIBERTÉ D’OPINION SELON ‘‘CHARLIE’’

L’OPINION DU CHEF

Mis à jour le :15 février 2006. Auteur : Olivier Cyran.


POUR UN COUP DE PUB, c’est un coup de maître : en consacrant un numéro « spécial liberté d’expression » à l’affaire des crobards danois, Charlie Hebdo a battu tous ses records de vente. Quatre cent mille exemplaires se seraient arrachés durant la seule journée du 8 février, mieux que pour les attentats du 11 septembre ou la mort du pape. Une semaine plus tôt, le moribond France Soir s’était déjà refait une santé en balançant les fameux dessins sous gros titre à la une, façon « J’accuse ». Du jour au lendemain, une poignée de vignettes assimilant les musulmans à des terroristes devenaient l’étendard des plus hautes vertus démocratiques. Tu en as dans le froc, question amour de la liberté d’expression ? Prouve-le si t’es un homme et reproduis-les illico, sinon t’es une mauviette. Quand Charlie s’y est mis à son tour, tout le monde les avait déjà vus dix fois, ces foutus dessins. Pas grave, on en presserait le jus jusqu’à la dernière goutte. Ça ne coûtait rien : leurs auteurs, roulés en boule quelque part au Danemark, ne penseraient certainement pas à réclamer leur copyright.

Le droit à la caricature est une liberté fondamentale et Charlie a bien raison de la défendre bec et ongles [1]. Plus discutable est la posture qui consiste à se faire mousser en rempart contre le péril sarrasin. Depuis le 11 septembre, l’hebdomadaire ne cesse de rhabiller le vieux tropisme anti-arabe aux couleurs plus tendance de l’islamophobie. Ses deux spécialistes en capillo-détection, Fiammetta Venner et Caroline Fourest, martèlent semaine après semaine que les barbus sont partout, chez les banlieusards, les alter-mondialistes, les pacifistes… Elles ont même réussi à dénicher un poil à barbe islamique dans la tonsure de la LDH. Mais le plus prompt à se poser en héros de la résistance antiterroriste, c’est le patron, Philippe Val. Ses fulminations incessantes contre quiconque s’écarte de l’axe du bien ont découragé jusqu’à ses lecteurs les plus tenaces. Même Pascal Boniface, directeur du très « expert » Institut de relations internationales et stratégiques, et à ce titre peu suspect de ben-ladisme, en est tombé de sa chaise. Philippe Val est un « vendeur de l’idéologie néo-conservatrice américaine, constate-t-il. Sharon et Bush sont ses héros positifs, ceux qui osent les critiquer sont selon lui complaisants avec les terroristes. Dans la grande bataille des idées à laquelle nous assistons, Val constitue un élément important. La tonalité ironique du journal, les dessins humoristiques lui permettent de vendre l’idéologie néo-conservatrice contenue dans ses éditoriaux à un électorat qui n’aurait pas naturellement penché de ce côté. » [2] Il est vrai qu’on ne saurait faire grief à « l’ami Val », comme l’appelle Serge July (Libération, 09/02/06), de bomber le torse contre les forces du mal. La liberté d’expression réside précisément dans le droit reconnu à chacun de l’accommoder à sa propre sauce, fût-elle pleine de grumeaux. L’ennui, c’est que ce droit si abondamment étalé par le directeur de Charlie ne vaut que pour lui-même et ceux qui pensent comme lui. Ses ex-collaborateurs en savent quelque chose : en cas de divergence, l’esprit des Lumières vire subitement au despotisme pas du tout éclairé.

« Tu n’es pas dans la ligne que je veux donner au journal »

Exemple : Philippe Corcuff, « poussé vers la porte de sortie » après trois ans de loyales chroniques. Bien que partageant l’essentiel des lubies valiennes, et en dépit d’une élasticité idéologique qui lui permet d’aller de Bayrou à Krivine sans se déchirer un tendon, Corcuff a en effet fini - un comble ! - par passer pour extrémiste aux yeux de son employeur. Dans un communiqué publié le 3 décembre 2004, le sociologue revient sur l’un des désaccords qui ont motivé son départ : « Recourant à des amalgames répétés entre l’islam comme religion, les différents courants de l’islam politique, l’intégrisme et le terrorisme, Charlie Hebdo - hormis quelques courageux résistants de la nuance et de la complication - s’est inscrit dans une croisade de la Civilisation (“européenne”) contre la Barbarie (“musulmane”). Dans cette perspective, on a été jusqu’à publiciser une fausse rumeur à propos du Forum Social Européen de Londres, où on a fait de ceux qui ne participaient pas à la nouvelle croisade (comme la LDH) des “alliés objectifs” des intégristes islamistes, en remettant ainsi à l’honneur une formule d’origine stalinienne. » Pas d’accord ? Dehors ! Un an plus tôt, c’était le critique ciné Michel Boujut qui mangeait le bouillon pour cause d’hérésie. Dans un texte diffusé en mars 2003, il s’interroge : « Opération épuration. Pfuitt… à la trappe ! […] Je me pose une seule question, naïve comme toutes les vraies questions : peut-on être à la fois homme de morale (exigeante) dans ses éditos et homme de pouvoir (discrétionnaire) dans son “traitement des ressources humaines” ? Faire la leçon aux autres et se comporter comme ceux à qui on fait la leçon à longueur de colonnes ? Toujours cette foutue histoire de la paille et de la poutre. »

Fin 2000, Mona Chollet avait été virée elle aussi pour délit d’opinion : lors d’une réunion interne, elle avait osé contester un édito de Val qui qualifiait les Palestiniens de « non civilisés ». « Il est tellement ignorant des autres cultures qu’il n’imagine pas qu’on puisse être “civilisé” autrement qu’en lisant Spinoza avec ses chats sur les genoux, dit-elle. Quelques jours après, il m’a convoquée et m’a annoncé qu’il arrêtait mon CDI après le mois d’essai, alors que j’étais pigiste depuis un an. Ça m’a sidérée. Il ne m’a pas dit pourquoi, mais ça crevait les yeux. Finalement il m’a dit : “Je ne suis pas sûr que tu sois en accord avec la ligne que je veux donner au journal”. » Dans la ligne, le maquettiste Pierre-Yves Marteau-Saladin l’était lors de son embauche à Charlie. Croyant détecter en lui un serviteur de confiance, Val lui confie la mission secrète de moucharder les salariés coupables de dissidence et de lui rapporter leurs propos. C’est du moins ce que racontera le maquettiste une fois viré, écoeuré par « l’état d’autocratie que Val a instauré ». Apparemment, l’indic n’a pas donné satisfaction. « La liberté d’expression n’est pas négociable », bonimente Val à la télé. C’est vrai, à quoi bon négocier avec ses contradicteurs quand il suffit de s’en débarrasser ?

Article publié dans le n° 31 de CQFD, février 2006.


[1] Sous bonne garde, quand même : cordon de police autour des locaux et protection rapprochée pour Val et les « anciens ». La liberté d’expression a parfois besoin de supplétifs.

[2] Analyse publiée le 7 décembre 2005 sur le site oumma.com





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L’OPINION DU CHEF
Jonas | 27 janvier 2007 |
Bonjour, moi je n’avais pas vu les caricatures avant la publication de Charlie ! comme, une grande partie des 400 000 personnes l’ayant acheté, je pense. L’OPINION DU CHEF
Marab | 20 janvier 2007 |

Salut,

Je pense que cet article est très intéressant et, si je comprends l’opinion exprimée par Moz, je crois qu’il est important de dénoncer souvent ce qui se passe à Charlie, car c’est très grave. J’ai moi même été abonné à ce journal, que j’ai sincèrement aimé, et j’ai vécu sa dérive comme une trahison. Quand on a aimé Charlie et bien plus encore quand on y a travaillé, j’imagine, on ne peut supporter ce qu’il est devenu. Pourquoi Cavanna s’est il laissé déposséder de son journal ? Y-a-t-il encore une chance de revoir Charlie vivant ? Ces questions méritent d’être posées, comme il est important de tenter de déciller les yeux des jeunes lecteurs du NEM (Non Evènement du Mercredi, comme le surnomme affecteusement PLPL) qui ne lisent ce journal que depuis la période Obersturmführer Val et qui donc ignorent ce qu’il fut avant, c’est à dire le Charlie que nous regrettons tous, les anciens lecteurs. Charlie Hebdo a participé à fonder ma conscience politique et je m’inquiète simplement pour celles qu’il forge aujourd’hui. C’est tout.

L’OPINION DU CHEF
moz | 28 février 2006 |

Salut,

J’ai reçu mon CQFD et c’est toujours aussi bien. Mais (ba oui y’a un mais) je dois encore me manger un paquet d’articles et de dessins pour m’expliquer qu’a Charlie c’est rien que des sociaux traitres. Vous commencez à me faire penser à ces copains (copines) qui passent leurs soirées à raconter que leur ex était un (e) salope. Ca lasse et ça sert pas à grand chose (j’ai pas particulièrement envie de coucher avec les ex de mes potes). Bon alors la prochaine fois faites un CQFD « charlie free » ce sera moins dur à digérer.

Moz

 

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