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CQFD N°031


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

RUMEURS AVANT FERMETURE

Mis à jour le :15 février 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


L‘AMBIANCE DANS L’USINE est particulière, en ce moment. Particulière mais pas nouvelle. Depuis une quinzaine d’années, nous subissons des plans de suppression d’emplois quasi continus qui ont fait passer le nombre des collègues de deux mille à quatre cents. Cela s’est fait sans trop de vagues, surtout par des départs en préretraite, plus rarement par des mutations sur d’autres sites, plus rarement encore par des licenciements. La moyenne d’âge dans l’usine a facilité les choses aux patrons successifs. Reste que c’est dur à vivre quand même, notamment pour les quelques mutés qui ont dû changer de vie, mais aussi pour ceux qui restent. Car si les effectifs diminuent, le travail, lui, s’intensifie. Le dernier plan « de sauvegarde de l’emploi », comme ils disent maintenant, a été radical : un tiers de l’effectif en moins. Terminée le 31 décembre dernier, cette fameuse « sauvegarde » a même supprimé trois emplois de plus que la cible initialement annoncée (223 au lieu de 220). À ce rythme, encore deux plans et l’usine fermera définitivement. On s’y attend tous. Le recours aux préretraites, aussi appelé gestion « palliative » de la fermeture, prend plus de temps qu’une charrette de licenciements secs, mais présente l’avantage de ne pas provoquer de réactions trop viscérales. À part quelques mouvements de colère à chaque annonce d’un nouveau plan, comme un exercice obligatoire, c’est le calme quasi assuré pour la direction : la majorité des partants est plutôt contente de se barrer avant l’âge prévu. Et puis les dirigeants peuvent toujours pointer l’épée de Damoclès qui plane sur l’avenir de la boîte. Pas facile de revendiquer face à ce chantage, sauf en de rares exceptions encore agréables à vivre.

Habitués que nous sommes à voir ces plans se succéder d’une année sur l’autre, on les agrémente de toutes sortes de rumeurs. Pour le dernier en date, c’est en octobre 2005 que de nouveaux potins sont apparus dans l’usine et même sur l’ensemble des sites du groupe encore en activité. Pas besoin de sortir des hautes écoles pour se douter que c’en est fini de l’industrie lourde en Europe, en particulier la nôtre, celle des engrais. Le problème, c’est qu’on ne sait pas quand le rideau baissera. Dans deux ans, quatre ans, dix ans ? Les on-dit viennent rarement des ouvriers. Ils émanent le plus souvent de l’encadrement et des contremaîtres, parce qu’ils se croient dans le secret des dieux, ou encore des syndicalistes de la CFDT, qui se veulent eux aussi des partenaires privilégiés. On rivalise de conjectures sur les échéances du plan, les sites concernés, les ateliers visés. « Les sites de Bordeaux et de Nantes vont fermer », prédit l’un. « Ici, il y aura quatre-vingts suppressions d’emploi », lâche un autre. « Non,il y en aura cent cinquante ! » « Sur l’ensemble du groupe, ça fera encore trois cent trente suppressions d’emplois. » « Ce sera tel atelier qui fermera  »… Tout y passe. On se refile les dates d’un prochain Comité central d’entreprise extraordinaire qui, bien sûr, n’aura pas lieu. Des cadres soutiennent mordicus qu’ils savent tout, mais le jour prévu, il ne se passe rien.

Il y a les ouvriers âgés qui rêvent de leur possible départ en préretraite : « Moi, je suis le cinquième à partir », « Moi le trentième »… « Quand est-ce qu’il a vraiment lieu ce nouveau plan ?  » Pour les rares jeunes, c’est autre chose : ils attendent le plan dans l’espoir d’être mutés à la maison mère, Total. Étrange ambiance dans l’usine. Une rumeur qui enfle et devient sujet quotidien de discussion. Quelque chose qui voudrait que tout cela soit une fatalité. Au fur et à mesure que passent les semaines et les mois, la rumeur va s’amplifier et la tension grimper encore. Les ouvriers ne vont plus avoir que cette seule préoccupation : démêler le vrai du faux. Pris dans une incertitude grandissante, sachant de moins en moins à quelle sauce ils seront mangés, ils vont se taire ou accepter des conditions de travail dégradées. Parce que c’est surtout pour ça que naissent les rumeurs : pour servir la direction. Du coup, le jour où le nouveau plan de suppressions d’emplois tombe pour de bon, c’est presque un soulagement, comme une pression qui se relâche. Enfin on y est ! Pour supprimer encore d’autres postes, la direction n’aura pas même à jouer sur du velours : on s’y sera tellement préparé que le mal aura déjà été fait.

Article publié dans le n° 31 de CQFD, février 2006.






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