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CQFD N°031


POLICE ET CULTURE

LA MONTAGNE SYMBOLIQUE

Mis à jour le :15 février 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

Un urbaniste à la veine poétique ne dit pas hypercentre mais coeur de ville. Après les banderilles du Centre Bourse et d’Euroméditerranée, l’implantation d’un maxi-commissariat sur la Canebière sera-t-elle l’estocade finale portée au coeur anarchique du Marseille populaire ? Pas si simple.

LE COMMISSARIAT NOAILLES sera « le navire amiral de la police en Méditerranée », plastronne le préfet Squarcini dans La Provence. Les bandits calabrais et la bande à Gaza n’ont qu’à bien se tenir : trois cent vingt policiers français les auront dorénavant à l’oeil depuis la tour de guet. Ceux du commissariat du 1er arrondissement, jusque-là coincés dans de pauvres locaux, ceux du 6e et la BAC de Castellane vont s’y installer. Ils auront même droit à un gymnase et à un restaurant en terrasse, d’où « ils bénéficieront d’une vue plongeante sur la ville et ses délits  », conclut plaisamment La Provence. Ce commissariat est un cadeau de la ville à l’État tape-dur : « Par délibération du 31 mai 1999, le conseil municipal a approuvé l’acquisition par voie amiable de l’immeuble sis 66-68, La Canebière et 8, bd Garibaldi, nécessaire à l’implantation du commissariat du secteur centre. » Et ne lésinons pas : « Le coût de cette acquisition d’un montant de 18MF, supérieur à l’avis des services fiscaux, est accepté par la ville de Marseille. […] Le conseil municipal a approuvé la procédure du passé outre l’avis des services fiscaux compte tenu de l’urgence qui s’attache à cette opération au regard des décisions prises par l’État et des enjeux économiques pour le centre-ville  » (conseil municipal du 19 juillet 1999). La police au coeur de l’hypercentre pour rabattre le chaland vers le Centre Bourse ?

Longtemps, le Grand Hôtel Noailles fut un emblème du centre historique. Plus ancien que la Canebière, cet hôtel fut d’abord particulier. Édifié en 1679 par le constructeur de galères Chabert, il fut loué au chevalier de Noailles, lieutenant-général… des galères, qui donna son nom à l’artère et à la place qui sertissaient le palais. Reconstruit et devenu grand hôtel en 1862, il reçut les monarques de passage, puis la crème des mondes politique et artistique. Bel hommage à la chiourme et aux galériens que d’y foutre un poste de police ! Blaise Cendrars, qui aimait y descendre, aurait apprécié. Contactée par CQFD, Annick Boët, conseillère communiste, avoue que l’opposition municipale a voté pour le projet. « Au moins, c’est un bâtiment public… » Puis, dubitative : « C’est vrai qu’un commissariat et une caserne de pompiers pour représenter le public… » Entre les néons du MacDo, les sirènes de la BAC et celles des pompiers, il ne restera plus qu’à allumer des fumigènes sous les plaques d’égouts pour se croire à New York.

Indécrottables croisés d’une mesquine Reconquista, Gaudin et son équipe n’imaginent obtenir la victoire que par la force, fût-elle publique. Mais à quoi rêvent-ils ? « Avec Euroméditerranée, c’est un objectif de “gentryfication” de l’espace central que souhaite atteindre la ville de Marseille. La population souhaitée devrait être constituée de cadres supérieurs et d’étudiants au pouvoir d’achat supérieur et possédant une culture différente de celles des couches populaires en place », analyse sans s’émouvoir le site d’urbanistes Rives nord-méditerranéennes. « Pour accompagner ce projet, de nouveaux équipements et de nouvelles fonctions économiques (commerces exceptionnels) ou culturelles (universités, bibliothèques, cinéma, musée…) se sont multipliées.  » Non, Ali, ton épicerie n’est pas un commerce exceptionnel. « Certains îlots du parc immobilier peuvent en outre changer de fonctions après réhabilitation et ainsi améliorer leur image : un hôtel de Police prend la place de l’ancien Hôtel Noailles, une Bibliothèque-Médiathèque à vocation Régionale, celle de l’ancien music-hall Alcazar. » Police et culture participeraient donc d’une même reconquête de l’hypercentre. Car, selon M.Gondard, secrétaire général à la mairie, « cet espace occupe une place stratégique ».

Mais Marseille s’entête. Eiffage aura beau marteler sur ses horodateurs « Vous êtes dans le quartier n°3 », et les plaques annoncer « Place Jean-Jaurès », on dira toujours la Plaine. Et regardez la bibliothèque « stratégique » de l’Alcazar : ses concepteurs pensaient que Belsunce, quartier analphabète, allait l’accueillir en ovni, avec une crainte quasi superstitieuse. « Ils avaient même mis au point de savantes tactiques pour y attirer des usagers  », raconte Véronique Manry, riveraine et membre d’Un centre-ville pour tous. Mais à peine inauguré, l’Alcazar a été investi par ceux qui vivent encore là. «  Les chibanis viennent y lire El Watan, les minots y faire leurs devoirs et les rayons sont vidés par les emprunts. » Si bien que l’établissement, qui se vante de posséder un million de volumes, semble déjà sous-équipé pour assouvir la soif de connaissance et d’espace public de ces habitants « à la culture différente »de celle de « la population souhaitée  »… Pour se réapproprier le commissariat Noailles, ce sera évidemment une autre paire de manches. D’après Adrien Blès, auteur du Dictionnaire historique des rues de Marseille, les organisateurs de la Terreur de 1793 baptisèrent la fontaine moussue aujourd’hui remplacée par le monument aux morts des Mobiles « Montagne symbolique ». Mais cette montagne ne parvint jamais à dominer la haute Plaine, pas même du regard. Et pour le nouveau Grand Hôtel, quel sobriquet ?

Article publié dans le n° 31 de CQFD, février 2006.






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