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CQFD N°009


Tri ethnique à l’entrée des Etats-Unis

Apartheid aérien

Mis à jour le :15 février 2004. Auteur : Olivier Cyran.

Depuis décembre, les passagers et personnels navigants d’origine « suspecte » sont soumis à des contrôles draconiens à leur entrée aux Etats-Unis. Cette mesure raciste frappe notamment 324 stewards et hôtesses de l’air d’Air France, qui ont commis l’indélicatesse d’être nés là où il fallait pas. La direction du groupe n’y voit pas d’objection.

Les blancs d’un côté, les basanés de l’autre. Sur la base de ce principe binaire, qui a fait amplement ses preuves par le passé, les autorités américaines ont mis en place en décembre dernier une « procédure spécifique d’entrée » visant à cuisiner les passagers « suspects » qui atterrissent aux Etats-Unis, fût-ce pour une courte escale. Attention : pour être suspect, plus besoin de porter la barbe ou une chaussure farce et attrapes, ni même d’oser une blague à la sortie des WC. La suspicion s’étend désormais à des catégories beaucoup plus vastes, pas encore tout à fait calquées sur la couleur de l’épiderme, mais presque. Est en effet considéré comme potentiellement porteur du gène terroriste tout individu coupable d’être né dans l’un des dix pays listés par les services de sécurité : Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Liban, Syrie, Irak, Iran, Indonésie et Egypte (mais pas Arabie Saoudite, qui mérite le respect). Endurer les contrôles dans les aéroports américains n’est déjà pas une mince affaire pour le tout-venant. Mais pour qui a dans le sang un ADN mal vu, c’est la totale : contrôle renforcé, fouille au corps et « entretien individuel avec un agent du TSA (Transportation Security Agency) ». Pour démarrer un séjour linguistique, rien de tel qu’un bon interrogatoire.

Air France montre patte blanche

Cette discrimination à ciel ouvert n’épargne pas les personnels navigants des compagnies aériennes. A Air France, 324 stewards et hôtesses de l’air sont directement concernés : de nationalité française, ils n’en sont pas moins fautifs d’être nés du côté obscur de la force. Dans un courrier adressé au personnel, reproduit le 13 janvier par L’Humanité, la direction d’Air France expliquait posément à quelle sauce ces malchanceux seraient mijotés à leur arrivée sur le sol US. En prime des contrôles et interrogatoires, susceptibles de durer une demi-journée (comptabilisée dans le temps de repos), il convient de prévoir un « transport séparé, le cas échéant »… Sur intervention des syndicats et du MRAP, la compagnie a tout de même promis aux 324 malchanceux qu’ils pourraient, à leur demande, obtenir une affectation sur d’autres destinations que les Etats-Unis. Une aubaine dont certains collègues aimeraient bien profiter, eux aussi. « Les Américains sont d’une agressivité extrême, témoigne un steward cégétiste. A New York, on m’a fait subir une fouille devant tous les passagers, et pourtant, je suis né en France… » Du coup, paradoxe amusant, la discrimination se retourne à l’avantage de ses victimes, puisqu’elles seules ont le droit de se soustraire aux charmes de l’hospitalité américaine.

Mais cela ne change rien au fond. Le précédent est tout sauf négligeable : pour la première fois, un pays démocratique se dote d’une réglementation qui impose de trier le personnel d’une entreprise (en l’occurrence, des compagnies aériennes d’au moins vingt-cinq pays !) en fonction de critères ethniques. Le maître du monde se comporte comme le petit flic de Bures-sur-Yvette : une tête d’Arabe ? Au poste ! Si l’on s’en accommode, qu’est-ce qui empêchera demain les USA - ou un pays imitateur - de parquer préventivement les stewards noirs, juifs ou poitevins ? Contactée par CQFD, la direction d’Air France ne voit pas où est le problème. « On adhère au dispositif ou alors on s’en va, explique le gars de la com’ d’une voix cassante. Ce n’est pas à nous d’intervenir sur la réglementation d’un pays souverain. Si on ne la respecte pas, on n’aura plus l’autorisation d’atterrir. Soit on fait du trafic aérien, soit on laisse la place à la concurrence. » Justement, ne pourrait-on pas imaginer une riposte concertée des compagnies européennes ? D’accord, elles ont toutes été privatisées et ne peuvent pas se saquer, mais quand même, l’Europe, nos valeurs éclairées, tout ça… Elles pourraient au moins s’entendre sur un principe raisonnable : refuser de communiquer aux Américains les données d’état civil de leurs salariés. Ou, encore mieux, déclarer solidairement que TOUS les personnels navigants sont nés à Tizi Ouzou… La réponse de la boîte sera monosyllabique : c’est « non ». Côté syndical, l’ambiance n’est pas non plus à la bagarre. Après s’être mobilisée en décembre, la CGT se déclare aujourd’hui satisfaite du volontariat obtenu en faveur des « 324 » - même si elle reconnaît qu’« il est encore trop tôt » pour en mesurer les effets. Le discours est nettement plus combatif chez SUD-Aérien : « on ne demande pas mieux que de porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme, mais encore faut-il qu’un membre du personnel navigant porte plainte, or personne ne bouge », se désespère un délégué de ce syndicat minoritaire, où le personnel navigant n’est pas représenté. Il est vrai que les stewards et hôtesses de l’air ne passent pas pour des flèches en matière de lutte syndicale. Et dire que même eux sont suspects de terrorisme…

Olivier Cyran

Publié dans CQFD n°9, février 2004.






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Apartheid aérien
lolo17 | 22 janvier 2013 |
Vraiment, on aimerait dégoter beaucoup plus d’écrits aussi précis quand on navigue. Lolita du portail web sur les devis ravalement de façade
 

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