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CQFD N°032


PARTAGE DES RICHESSES EN ANGLETERRE

REPRISE COLLECTIVE DE 73 MILLIONS D’EUROS

Mis à jour le :15 mars 2006. Auteur : Gilles Lucas.

Il paraît que tout baigne en Angleterre, que le plein- emploi est de retour, que la banque centrale a peur d’une surchauffe provoquée par une croissance trop brutale. Cette montée d’optimisme a fait des émules dans le sud du pays, où quelques anonymes ont mené à bien une vaste opération de reprise collective.

LE 23 FÉVRIER, sur une petite route du Kent, le conducteur d’un véhicule équipé d’un gyrophare installé dans la calandre fait signe à une voiture de s’arrêter. À son bord il y a Colin Dixon, responsable local de la société de transports de fonds Securitas Cash Management. Un homme s’approche de lui et l’enjoint poliment de monter dans ce qui se présente comme une voiture de police. Un complice le menotte. Au même moment, deux hommes se disant policiers se rendent au domicile du gérant, annoncent à sa femme et sa fille que leur père et époux vient d’avoir un accident et les emmènent avec eux. Quelques minutes plus tard, Colin Dixon est informé que sa famille est retenue et qu’il est prié de se soumettre tranquillement aux demandes des « policiers ». Le gérant conduit ses ravisseurs au dépôt de Securitas, à Tonbridge. Six autres personnes les y attendent. Sitôt les portes ouvertes, ils neutralisent la douzaine d’employés présents. Ils vont mettre une heure et demie pour charger dans un camion les 73 millions d’euros en billets usagés qui se trouvaient dans le dépôt.

Tout ça est normal. Un coup de gyrophare et n’importe quelle voiture s’arrête. Notamment dans cette Angleterre quadrillée qui vient de se doter d’un système de vidéosurveillance routier destiné, entre autres, à mettre en évidence les éventuelles situations délictuelles des véhicules et à les intercepter sur-le-champ. Le brave gérant a donc pu très brièvement interpréter l’intervention des braqueurs comme un exercice tout à fait banal, avant de se retrouver menotté sur la banquette arrière - ce qui est tout aussi banal. Normal qu’à la nuit tombée, la femme du gérant puisse ouvrir la porte à deux hommes se présentant comme policiers. Si ce n’est pour quelques infractions routières, peut-être viennent-ils pour signaler quelques incivilités de l’enfant : absence à l’école pénalisée à coups de coupes sombres dans les prestations sociales, comportements incorrects repérés par la vidéosurveillance enregistrant les têtes blondes dans les salles de classe et les cours de récréations. Pourquoi donc s’étonner d’une visite tardive de deux policiers ? Normal que les enquêteurs soupçonnent immédiatement les braqueurs d’avoir un complice dans la place. Un des grands avantages, trop souvent dédaignés, de la précarité et du turn-over qu’elle engendre est qu’elle multiplie les opportunités pour les « working poors » d’entrer dans des lieux « sensibles ». La rotation intensive d’une masse de salariés pleins de ressentiment ne peut que favoriser des projets tel que celui de Tonbridge, nécessitant informations, plans et horaires.

Mais, évidemment, cette « collecte » de 73 millions d’euros en billets usagés et non marqués aura été largement passée sous silence dans les appareils de propagande du bien-être et de l’angoisse que sont les médias. En 1963, l’attaque du train postal Glasgow-Londres avait pendant des semaines et des mois, voire des années, tenu le monde en émoi et vu des millions « d’envieux » soumis au salariat se réjouir d’un aussi joli coup. La presse internationale en avait fait ses unes à répétition. Ronald Biggs, le désigné cerveau de l’affaire, était devenu un héros planétaire. En 1978, il interprétait No one is innocent avec les Sex Pistols. On en a même tiré un film léger. Aujourd’hui, 73 millions d’euros disparaissent élégamment et seuls quelques entrefilets signalent l’affaire. Ça pourrait donner des idées, et des idées autres que la camelote que vend massivement l’industrie cinématographique : braquages incroyables requérant un matériel hautement sophistiqué, en des lieux inexpugnables protégés par les derniers systèmes d’alarmes à faisceau ultra-gamma, où le minimum exigé des participants est une pratique de l’acrobatie à faire pâlir la plus émouvante trapéziste du cirque Barnum.

À peine remises de leur stupéfaction, les autorités britanniques n’ont depuis lors cessé de multiplier communiqués sur communiqués, oscillant entre affirmation et conditionnel. Des scénarios se montent pour ramener de l’irréalité dans l’histoire. On imagine déjà, sous les traits blanchis d’un Sean Connery, le richissime collectionneur et commanditaire vivant dans un manoir au bout d’une langue de terre en Cornouailles. Ou bien les commandos des services secrets britanniques au visage encore noirci laissant des traces de charbon sur la main de leurs officiers qui les félicitent. Ou Ben Laden, pourquoi pas ? Malgré les regrettables arrestations que devrait opérer la police britannique, voilà, en ces temps sombres, qui redonne un peu d’air frais à l’imagination et à la création.

Article publié dans le n° 32 de CQFD, mars 2006.






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