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CQFD N°032


CHRONIQUE DE GUERRE

LES CAHIERS DE BALOUA

Mis à jour le :15 mars 2006. Auteur : Olivier Cyran.


Quand il était gamin, au Maroc, Baloua Aït Baloua passait ses soirées à remplir des cahiers à spirales de phrases en français minutieusement calligraphiées. Il aimait l’écriture et rêvait de faire des études. Mais la pauvreté ne lui en a pas laissé l’occasion. À 16 ans, il quitte école et village pour aller au chagrin dans une société agricole près de Meknès. Dix ans plus tard, en 1982, il émigre vers la France avec en poche un contrat de l’Office des migrations internationales (OMI). Baloua a 25 ans et son premier regard sur la France lui renvoie « une image du paradis ». Un emploi de saisonnier l’attend dans une exploitation de pommes à Charleval, dans les Bouches-du-Rhône. En guise d’accueil, on lui offre une couverture de l’armée et un lit dans un baraquement au toit en zinc où les ouvriers étouffent à sept ou huit par chambre. « Des conditions pareilles, c’est destiné aux volailles, pas aux êtres humains  », dira Baloua bien des années plus tard. Fin du paradis, bienvenue dans l’enfer du servage.

Vingt-trois ans d’esclavage dans les pommes

Pendant vingt-trois ans, de 1982 à 2005, l’ancien écolier modèle va s’user l’échine à ramasser, calibrer et mettre en palettes des pommes. Son patron, un pied-noir qui a retenu quelques leçons du temps béni des colonies, presse le jus à ses hommes en les arnaquant goutte par goutte. Le dernier salaire « réactualisé » de Baloua se monte à 5 euros de l’heure, quand le Smic s’établit à 7,61 euros. Encore cette paie rabotée ne vaut-elle que pour les horaires légaux, fixés à 169 heures mensuelles. Or Baloua trime souvent jusqu’à 250 heures par mois et sans congés hebdomadaires. En période de flux tendu, il lui arrive de bosser jusqu’à trente-quatre jours consécutifs sans que jamais toutes ces heures sup’, tous ces week-ends d’astreinte n’arrachent un centime à la poche du patron. Durant presque un quart de siècle, Baloua endure cet esclavage en silence. Il sait qu’au moindre mot son contrat ne lui serait pas renouvelé. Adieu alors à son titre de séjour et aux envois d’argent qui nourrissent les proches restés au bled. L’inspection du travail ? En vingt-trois ans, elle ne s’est aventurée qu’une seule fois sur le domaine. Effet zéro. Sous les pommiers, le droit du travail restera en compote.

Mais voilà qu’en mars 2004, le patron revend son exploitation. Pas de chance, le nouveau taulier préfère les Portugais aux Marocains. Viré sans indemnités comme un chien, Baloua se retrouve sans le sou et sans papiers, et sans plus rien à perdre. À 47 ans, il décide de réclamer justice. Mais comment prouver sa bonne foi ? Soutenu par le Collectif de défense des travailleurs étrangers dans l’agriculture [1], il dégaine alors son arme secrète : une pile de cahiers à spirales, ceux-là même où il exerçait jadis ses pleins et ses déliés. C’est que Baloua n’a jamais cessé d’écrire. Tenir son journal était le seul loisir de ses deux décennies d’esclavage. Chaque soir, lors des veillées sous la loupiote de son baraquement, il notait tout : les grands évènements (la mort de son père, celle de Mitterrand, le 11 septembre…) mais aussi les petits, les corvées aux champs, les horaires, les récoltes, les rémunérations… Il a aussi gardé les enveloppes remises par son employeur indiquant combien il était payé. Ces pièces à charge établissent qu’en vingt-trois ans, son patron lui a volé au total 6 300 heures supplémentaires non payées, soit quatre années d’équivalent temps plein… Grâce à ses cahiers, Baloua a de bonnes chances de convaincre les Prud’hommes. À condition qu’il ne soit pas reconduit à la frontière d’ici là. Aujourd’hui, on compte quatre mille ouvriers sous contrat OMI dans les Bouches-du-Rhône.

Article publié dans le n° 32 de CQFD, mars 2006.


[1] Codetras, BP 87, 13 303 Marseille Cedex 3. Tél : 04 95 04 30 98. Sur l’affaire Baloua, lire aussi La Marseillaise (01/03/06) et Marseille l’Hebdo (01/03/06).





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