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CQFD N°032


DERRIÈRE LE MASQUE DU TOURISME SOLIDAIRE ET DU COMMERCE ÉQUITABLE

OFFENSIVE TOURISTIQUE SUR LE CHIAPAS

Mis à jour le :15 mars 2006. Auteur : Anatole Istria.

Une guerre sourde menace les populations du Chiapas. Celle de l’Écotourisme. Les États mexicain et français, ainsi que des multinationales, investissent dans cette arme idéologique. « Un autre tourisme est possible », chantent-ils avec la connivence d’assos « solidaires ». La 2e édition du Forum International du Tourisme Solidaire ouvre ses portes à Tuxtla. Un cheval de Troie contre les communautés rebelles de la forêt Lacandone

PAS DE DOUTE : le Chiapas est une destination touristique. N’importe qui peut trouver dans n’importe quel guide des infos sur les ruines mayas de Palenque, le marché artisanal de Santo Domingo, les cascades d’eau turquoise d’Agua azul, les pacifiques indiens lacandons (vagues cousins des Arumbayas rencontrés par Tintin dans L’Oreille cassée), ou les moins dociles Tzotzils de San Juan Chamula. On lui dira comment se déplacer, quelles précautions prendre, où se loger selon son budget, où boire un verre après le ciné. Le Chiapas est l’État le plus indigène du Mexique, et le plus riche en ressources naturelles. C’est aussi le plus sécurisé. Depuis l’insurrection zapatiste du 1er janvier 1994, plus de 70 000 soldats et paramilitaires quadrillent la région de la forêt Lacandone et y mènent une « guerre de basse intensité » contre les communautés indigènes rebelles. C’est dans ce contexte que se déroule, du 23 au 27 mars, le 2e Forum International du Tourisme Solidaire (FITS) à Tuxtla Gutierrez, capitale de l’État. Sa déclaration de principe dénonce « les processus de dégradation des sols, de baisse du niveau des nappes phréatiques, de pollution des eaux, de déforestation et de destruction de la biodiversité, induits par des systèmes prédateurs de production agricole et d’exploitation des forêts comme des mers,[qui] continuent à engendrer la misère. Exode rural, fractures sociales et acculturation restent le lot commun de larges pans de la population (Programme du FITS 2006, Justifications). » Une pression « sur les sociétés et les écologies des régions les plus fragiles du globe  » à laquelle participe activement le tourisme de masse. Un constat terrible qui ne se contente pas de critiquer. Face à cette situation désastreuse, une solution s’ébauche : « Le tourisme solidaire et responsable est un mouvement social qui cherche à maîtriser l’économie touristique au profit des communautés d’accueil.  » L’espoir renaît.

Le FITS a commencé petit, autour de la coordination intercommunale des « Hautes Terres de Provence ». Puis, grâce aux subventions du ministère du Tourisme et de l’Équipement français, le premier Forum se tient à Marseille en 2003. Aujourd’hui, c’est à l’invitation du gouvernement du Chiapas et du ministère du tourisme mexicain (qui, avec zèle, ont voulu y ajouter la dimension commerce équitable) que le FITS arrive à Tuxtla. C’est donc à une consécration que sont conviées de nombreuses ONG « solidaires ». Tout cela sous le bienveillant patronage de l’Organisation Mondiale du Tourisme et de l’Unesco. L’Union nationale des associations de tourisme (UNAT), Max Havelaar, leader peu transparent du commerce équitable (par ailleurs partenaire de la Dagris, une multinationale cotonnière pro-OGM en Afrique de l’Ouest [1], Conservation International, le World Wildlife Found (qui, en mars 2005, a organisé le Forum Global du Soja Durable au Brésil, sponsorisé par… Monsanto) se comptent au nombre des participants. Les institutions ne sont pas en reste, puisque sont attendus l’altermondialiste président de PACA Michel Vauzelle, le ministre du Tourisme Léon Bertrand, le bushien président du Mexique Vicente Fox, le gouverneur du Chiapas Pablo Salazar Mendiguchia. Cinq cents invités, cent pays représentés, tous convertis au discours de l’éthiquement durable. Pourvu que ça dure ! Pourtant, derrière ces concepts ruisselants de générosité, le Collectif de Solidarité Chiapas-Toulouse et le Comité de Solidarité avec les Peuples du Chiapas en Lutte (Cspcl-Paris) voient « un nouveau cheval de Troie des multinationales contre des populations paysannes et indigènes accusées de se mettre en travers de l’uniformisation et de la “mise aux normes” indispensable à l’instauration du marché globalisé. [2] » Ces éternels suspicieux pensent que les mots creux du Forum servent de paravent à des appétits plus féroces. Du bout des lèvres, le coordinateur du FITS lui-même, Jean-Marie Collombon, contacté par CQFD, n’exclut pas « d’éventuels calculs politiques ».

Le FITS justifie le choix du Chiapas par le fait « que cet État s’est engagé dans le développement durable.  » À y regarder de plus près, on s’aperçoit que le concept est assez élastique. Parallèlement au FITS va se tenir une réunion internationale du programme « Mundo Maya » (ou Projet Palenque), qui vise à créer un énorme « Centre intégralement planifié », a priori pas vraiment « solidaire », autour des sites de Palenque, Bonampak, Yaxchilán et Toniná, ainsi que des cascades d’Agua Azul et de la forêt. Une sorte de Mayaland qui s’inscrit dans les projets titanesques du néo-libéral Plan Puebla-Panama (PPP). Les équipements et les insfrastructures de ces parcs thématiques, financés par la Banque Inter-américaine de Développement (BID), créeraient 30 000 emplois, généreraient 7 milliards de dollars de bénéfice et viseraient… 14,1 millions de nouveaux touristes. « Le programme Mundo Maya destinera dorénavant 60 % de ses ressources de promotion à l’Allemagne, l’Espagne, la France et l’Italie, et 40 % à l’Amérique du Nord  »,dixit le ministre du Tourisme chiapanèque Elizondo Torres. Un gâteau juteux qui n’a visiblement que peu à voir avec la remise en question du tourisme et du commerce de masse. On est loin des trois chambres d’hôtes gérées par la population locale. Là aussi, le gouvernement français est associé au projet, à la fois pour son expertise (la France première destination touristique mondiale !) et pour décrocher bien sûr de gros contrats (infrastructures, routes). Depuis l’automne 2003, les ministères du tourisme français et mexicain coopèrent étroitement. La multinationale française ACCOR prévoit d’implanter une vingtaine d’hôtels. La région est ainsi livrée au tourisme, à tous les tourismes.

Les enjeux stratégiques du Chiapas sont pourtant nombreux et variés. Les ressources naturelles en eau, pétrole et minerais de la forêt Lacandone attisent bien des convoitises. Au début des années 90, une entreprise franco-mexicaine de géophysique décelait de nombreux gisements d’or noir, qui resteront hors de portée des trusts après le soulèvement zapatiste. Plus récemment, les transnationales pharmaceutiques,et d’autres liées au business OGM, cherchent à ouvrir des brèches dans l’impraticable zone rebelle. De nouveaux missionnaires, habillés en protecteurs et prospecteurs de la biodiversité, s’immiscent dans le paysage. En 2000, deux organisations environnementales participant aujourd’hui au FITS, WWF et Conservation International (financée par Walt Disney Company, McDonald’s, Ford Motor Company, Exxon Mobil Fundation, Chiquita Brands International, ainsi que par l’Agence états-unienne pour le développement international -USaid-) se sont distinguées par une vaste campagne d’opinion pour dénoncer la « présence illégale  » de communautés zapatistes au sein de la réserve naturelle de Montes Azules. Elles accusaient les communautés paysannes d’être responsables de la dégradation de la forêt Lacandone. L’Indien est sale, il ne respecte pas l’environnement, c’est bien connu. La sémantique irréprochable de l’écotourisme pourrait bientôt justifier qu’on expulse les indigènes écologiquement incorrects. Ils n’auront pas le choix, puisque c’est pour leur bien. Faire éclater les liens communautaires, désactiver l’agriculture d’autosuffisance, rabattre la main-d’oeuvre vers les maquiladoras et ouvrir la voie aux transnationales dans la forêt convoitée là où l’armée et les paramilitaires ont échoué : voilà le calcul du pouvoir mexicain. « L’utopie est le pinceau qui permet de dessiner le futur  », s’enflamment les organisateurs du FITS. Et d’effacer passé comme présent ? Mais les évangélisateurs de l’économie éthique, qui croient avoir trouvé la panacée contre la pauvreté, vont trouver du répondant : les communautés indiennes du Chiapas (voir la déclaration zapatiste sur le projet Palenque ci-dessous), héritières d’une civilisation bien plus harmonieuse que l’Occident dans sa relation avec la nature, n’ont pas besoin de donneurs de leçons pour construire leur autonomie.

Le Caracol “Roberto Barrios” dénonce

AUPRÈS DE L’OPINION PUBLIQUE,
Auprès de la société civile mexicaine et internationale,
Les faits suivants :
Tout au long des dernières années, divers organismes gouvernementaux tels que l’INI, le SEDESOL, le SEMARNAP, le ministère du Tourisme et le conseil municipal de Palenque, entre autres, ont tenté de faire construire un complexe touristique aux abords de la rivière Bascán, située sur le territoire de la commune rebelle de Roberto Barrios.
À plusieurs reprises, le refus opposé par notre communauté est parvenu à paralyser ce projet mais, une fois de plus, les promoteurs de ce projet d’exploitation reviennent à la charge, avec les mêmes arguments, en répétant les sempiternels mensonges du discours démagogique des entreprises. Nous savons pertinemment à quel point les entreprises du secteur hôtelier, de la restauration et du tourisme convoitent nos terres et la taille des intérêts en jeu. Ce sont eux, les chefs d’entreprise, les principaux bénéficiaires de l’exploitation de nos ressources naturelles, quoi qu’ils disent en nous rebattant les oreilles avec leurs belles promesses de développement et de confort pour nos communautés.
Nous connaissons les problèmes qui ont surgi partout où ce type de projet a été réalisé, comme aux cascades de Agua Azul, de Misol-ha et autres, où les inégalités et les affrontements inter-communautés sont évidents. Et aucun organisme n’intervient pour tenter de résoudre de tels problèmes, on cherche uniquement à les occulter et à prétendre que tout va bien. La construction de locaux et l’aménagement du territoire ne répond en rien aux besoins des habitants des villages affectés et nous ne croyons pas non plus que nous allions tirer quelque bénéfice que ce soit de ce projet.
Les divers gouvernements, fédéraux ou locaux, savent pertinemment que de semblables projets ne sont faits que pour créer une belle image aux yeux du reste du monde, de belles cartes postales et de belles photos pour illustrer livres et revues s’adressant aux gens argentés qui viennent jouir de nos ressources naturelles, tandis que la réalité profonde de la misère et de l’exploitation ne sortent pas sur les photos ni dans les journaux : nous n’y figurerons qu’en tant que curiosité exotique menacée de disparition.

Nos coutumes et nos traditions, nos chants et nos danses, nos langues et nos costumes traditionnels ne vont servir qu’à amuser et à rendre plus gais les fêtes et les réunions de ceux qui peuvent payer en pesos, en dollars ou en euros. Une façon d’entretenir et d’augmenter encore la situation d’exclusion, d’exploitation et de pauvreté chez nous, dans nos propres demeures.
Dans le même temps, on va aussi ravager un patrimoine que nous avons hérité de nos ancêtres, qui avaient su le préserver jusqu’à nos jours pour que nos peuples puissent en jouir et en profiter sans surexploitation ni exagération. Ce patrimoine, on veut maintenant l’endommager, en transformant en vile marchandise tout ce qui peut être vendu.
La destruction arrive et avec elle les arbres sont abattus. Le vice, les drogues, les maladies l’accompagnent et les eaux sont polluées, alors que nous y puisons quotidiennement selon nos besoins.
Le 20 juin 2003, le conseil des terres communales avait déjà dénoncé les mêmes problèmes et montré que l’intention est la même, que tous ces projets de complexe touristique dans ces cascades ne sont qu’une provocation visant à déstabiliser, à diviser et à faire s’affronter les communautés zapatistes et non zapatistes.
Nous voulons nous adresser à certains de nos frères indigènes qui, éblouis par la richesse, ont cédé à la tentation du pouvoir et contribuent à promouvoir le signe de la mort au sein de nos villages, sans que leur importent les conséquences immédiates et futures. Nous les informons que désormais non seulement la communauté en résistance s’y oppose, mais que nous ont rejoints nos frères qui croyaient auparavant aux partis politiques, ce qui montre suffisamment la vérité de notre refus. Au vu de tout ce qui arrive, ceux qui ne croyaient pas que cela pouvait se passer prennent conscience aujourd’hui de la réalité.
Nous exigeons le respect de nos communautés, de leurs ressources naturelles et de leur territoire. Nous exigeons de paralyser immédiatement ce projet. Nous exigeons le retrait définitif du projet dénommé Écotourisme sur nos terres. Nous exigeons le respect de notre vie communautaire.
DÉMOCRATIE ! LIBERTÉ ! JUSTICE !
Caracol V, Roberto Barrios, le 8 avril 2005

Trompe-l’oeil

L’image rassurante d’un indien lacandon godillant sur une pirogue sert de logo au FITS. Mais l’histoire de ces braves Lacandons est symptomatique de la confusion entretenue et du mépris du gouvernement mexicain pour les peuples autochtones. Ceux que l’on désigne à tort sous ce nom (puisque les véritables Lacandons, irréductibles, ont été massacrés jusqu’au dernier à la fin du XVIIe) se nomment en réalité Caribes. L’État mexicain les a investis de la représentation symbolique de la descendance millénaire maya. En 1972, le président Echeverria attribue 617 000 hectares de la forêt Lacandone à 66 familles caribes (500 personnes en tout). L’État estimait avoir ainsi réparé une dette historique. Mais 80% de la population indigène manquait toujours cruellement de terres et les tentatives d’installation de communautés tzeltales, choles, tojolabales, zoques ou tzotziles dans la forêt souffraient une répression brutale. L’État veut aujourd’hui récupérer ce « patrimoine lacandon » pour le protéger de l’appétit prédateur des paysans sans terre et le mettre à disposition de l’exploitation éthique des multinationales.

Article publié dans le n° 32 de CQFD, mars 2006.

Lire également SANCTUAIRE DE DÉSERTEURS et ANTHOLOGIE DE LA COLONISATION DURABLE parus dans le même numéro.


[1] « Un problème coton », Thierry Brun, Politis, jeudi 17 mars.

[2] Voir le site http://cspcl.ouvaton.org





>Réagir<

OFFENSIVE TOURISTIQUE SUR LE CHIAPAS
Emmanuelle | 27 juin 2007 |
Ok mais après ? Faut faire quoi alors selon vous puisque ce tourisme ecotruc est un leurre ? Dénoncer, ok mais et les solutions ? et encore une fuite en avant
Antoine | 11 avril 2006 | Citoyens du Monde
Et le « développement durable » n’est que de la poudre aux yeux. Il se contente de dévoyer le terme de développement, les définitions de ce concept néo-libéral mettent en relief la réalité de l’idée de croissance économique, et d’une apposition fantôme de durabilité. Un bétisier du développement durable existe sur le site www.decroissance.org qui fonde ses idées sur un développement global passant nécessairement par un décroissance soutenable par chez nous.
 

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