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CQFD N°032


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

RÊVE DE BANANERAIE

Mis à jour le :15 mars 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


DRISS EST L’UN DES RARES ouvriers de l’usine à habiter le vieux quartier qui longe la zone industrielle. Il s’y est installé juste après son mariage et y est resté. Il a seulement déménagé d’un pâté de maison à un autre, lorsque ses cinq enfants ont commencé à prendre trop de place. Driss a toujours vécu là parce que les loyers sont peu élevés et que la proximité de l’usine fait qu’il n’a pas besoin de véhicule pour venir bosser. D’ailleurs on le croise souvent sur le chemin de l’usine, marchant à un bon rythme. Et quand on lui propose de monter dans notre voiture pour s’économiser, s’abriter ou arriver plus tôt, il refuse toujours. Question de rythme, peut-être. L’autre raison pour laquelle il reste ici, c’est que dans ce vieux quartier il a une vie sociale. Ça fait 32 ans qu’il a quitté son pays, qu’il travaille à l’usine et vit dans la région. Et ça en fait 24 qu’il habite ici. Parmi les autres habitants africains du quartier, il fait figure d’ancêtre. Ce statut social est renforcé par le fait qu’un grand nombre de ceux et celles qui ont quitté leur pays pour venir ici viennent de la même région, voire du même village que lui.

Sans être un marabout, Driss a maintenant un certain poids sur ce qu’il aime à appeler sa « communauté ». Il est respecté et écouté. Sa femme et lui ont créé une association pour envoyer au village du matériel, des livres et des ustensiles utiles. Parfois ils organisent des fêtes dont leur fille aînée est la maîtresse de cérémonie. Ce sont des soirées joyeuses, remplies de couleurs, de musiques, de bouffes et de souvenirs. Driss s’y sent bien. Ces fêtes le valorisent et lui donnent une fierté. Il en va tout autrement à l’usine où, comme la plupart de ses collègues africains, il n’a pu évoluer ni en qualification ni en coefficient. Ce qui cloche, c’est que Driss a 58 ans et que, dans l’usine, avec tous les plans de suppression d’emplois et de départs en préretaite, il est désormais le plus âgé. Ce n’est pas qu’il veuille rester, au contraire. Il en a marre de ce travail. Il dit qu’il n’en peut plus, qu’il ne tiendra pas longtemps. Bien sûr, ce n’est pas génial d’accepter la préretraite, c’est abdiquer devant le patron, c’est accepter que l’usine ferme, mais à un moment, on en a tellement marre…

Lors du dernier plan de restructuration, vu son âge, il a fait valoir ses droits, mais on lui a répondu qu’il n’avait pas cotisé assez longtemps. « Comment ? s’est-il exclamé. Je travaille depuis que j’ai dix ans !  » « Oui, mais c’était dans votre pays et vous n’étiez pas déclaré  », lui a-t-on répliqué. Cette réponse a été comme un coup de poignard. Il était tellement sûr de faire partie de la charrette des départs.Il a tant de projets et tant de choses à faire. On a besoin de lui dans son pays, du moins c’est ainsi qu’il perçoit les choses. Ses parents sont morts et il est l’aîné. Alors il pense avoir un devoir à remplir. Il a toujours aidé sa famille en lui envoyant un peu d’argent, il doit continuer. Rester dans ce quartier et à l’usine, alors qu’il se doit de retourner là-bas, ça lui prend la tête. Il ne pense plus qu’à ça. Sa femme lui dit qu’il est fou et qu’il n’a pas à se mettre dans des états pareils pour une famille qui va l’exploiter. Ses enfants lui disent que, pour eux, il est hors de question de retourner en Afrique. Mais rien n’y fait, il partira seul s’il le faut. C’est plus fort que lui.

Le problème, c’est que Driss a fait une erreur : persuadé qu’il quitterait l’usine avec une prime de licenciement en poche, il a fait des investissements au pays. Il a d’abord accéléré la construction d’une maison qui se montait d’année en année au gré de ses économies. Ensuite, et c’est ça le pire, il a acheté une bananeraie pour fournir du travail à ses frères et peut-être à d’autres. Je n’ai pas pu savoir s’il envisageait une gestion coopérative - voire autogestionnaire ? - de sa plantation, ou un mode plus classique et autoritaire… Reste qu’aujourd’hui il en est là : sa future maison et ses futures bananes l’ont amené à cumuler des dettes qu’il n’arrive plus à rembourser avec son seul salaire. Les fins de mois sont plus que difficiles. Lui qui s’en sortait bien ces dernières années, voilà qu’il replonge. Dans la maison, la tension a monté et ce sont des engueulades à n’en plus finir. Sa femme lui reproche ses investissements d’égoïste, d’autant qu’il a fait tout ça sans lui en parler. « Tu veux jouer les rois là-bas, alors qu’ils vont t’exploiter jusqu’à ton dernier franc CFA ! », crie-t-elle encore. La vie n’est plus pareille désormais. Driss pensait qu’il aurait les mêmes droits que ses collègues, qu’il aurait droit à une nouvelle vie, qu’il pourrait retrouver une vie qu’il avait abandonnée et sur laquelle il fantasme désormais. Aujourd’hui, assis sur son perron, Driss regarde son maigre jardin. Au-dessus passent les fumées de l’usine. Il voudrait être ailleurs.

Article publié dans le n° 32 de CQFD, mars 2006.






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