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CQFD N°032


STREET FIGHTING WORDS

CARNAVAL DE MOTS PELES

Mis à jour le :15 mars 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

Le contrôle de l’espace urbain passe par une bataille sur le sens des mots. Dépouillée de son parler et de sa géographie intime, la ville n’appartiendrait plus qu’à ceux qui la gèrent au nom du fric et de « l’onction du suffrage universel », comme dit Jean-Claude Gaudin. La police serait ensuite en droit d’intervenir contre toute réappropriation collective des rues. Gaffe !

LA FRANKFURTER ALLEE est une avenue tirée au cordeau qui traverse perpendiculairement la cicatrice de l’ex-mur de Berlin. Côté occidental, un alignement de cages à lapin des années 60-70. De l’autre, les immeubles qui, ayant survécu aux bombardements comme à l’absence d’entretien et maintenant rénovés, attirent les classes moyennes de l’Ouest. Il y a cinquante ans, la même artère s’appelait Stalin Allee. Elle fut débaptisée après que Kroutchev eut décrété la déstalinisation. Les plaques furent escamotées en une nuit, ainsi que l’ubuesque statue du Petit Père des Peuples qui la toisait du regard. Pas un communiqué officiel, pas un commentaire dans la presse pour expliquer aux riverains ce changement. La Stalin Allee n’avait jamais existé. Pas plus que la grève des ouvriers qui travaillèrent à sa percée. Cette grève contre le renforcement des cadences fut pourtant à l’origine du soulèvement populaire de 1953. Accusés d’être manipulés par d’ex-nazis, les mutins furent matés par les chars russes, venus remettre le pays frère au boulot.

Quelle que soit sa nature, tout pouvoir tient en sainte horreur la mémoire vivante. À Marseille, les entreprises privées que la Ville ne cesse de choyer ont du mal à retenir le nom des quartiers qu’elles investissent. On pourrait parier que bientôt, par commodité, les flics chargés de verbaliser les automobilistes pour le compte du nouveau maître des trottoirs - le roi des horodateurs, Eiffage - finiront par dire « quartier n°3 » au lieu de la Plaine. Là aussi, la guerre des mots fait rage. On a vu la rue Thiers se faire rebaptiser « Carrièra dei Comunards (1870-1871) » par des indigènes réfractaires. À mi-chemin entre la langue de bois stalinienne et la numérotation néo-libérale prolifère aussi la novlangue technocratique. Le Montpellier du municipal-socialiste Georges Frèche en est le paradigme le plus glaçant. No man’s land néo-mussolinien du Millénaire (pour un millénium de sous-hommes ?), centre cul du Corum, zone de loisirs Odysseum, allée du Nouveau Monde, projet Grand Coeur, bornes de propreté, techniciens de surface, rues piétonnes lisses comme un billard de salle d’opération… Fantasme de ville vide. Mots creux, chargés comme des bombes à retardement. L’enjeu de cette guerre des noms est l’appropriation de l’espace public. En témoigne le harcèlement dont souffre le carnaval de Mont-Pelé, « non subventionné et non organisé ».

« Dégage, la fête est finie ! »

« Dans le calme. » C’est ainsi que Pascal Dumas, directeur départemental-adjoint de la Sécurité publique, a qualifié l’intervention de la police nationale, des CRS et de la BAC contre Carnaval (Midi-Libre, 02/03/06). « Dans le calme », et tôt dans l’après-midi, les camions de CRS assiégeaient la Comédie. « Dans le calme », les RG et la police municipale défilaient avec le cortège. « Dans le calme  », la BAC procédait à une première arrestation. Mais calme, c’est justement ce que Carnaval n’est pas. C’est ce que les autorités voudraient qu’il soit. Plus exactement, elles voudraient qu’il ne soit pas. Carnaval, c’est le monde à l’envers, l’espace public réinvesti par le public et le verbe enfin haut, enfin libre. Pour cette raison, « dans le calme », la maréchaussée a poussé les carnavaliers vers le fond de la place Candolle, d’abord à coups de « dégage, la fête est finie », puis à coups de matraque dans la gueule, de gaz lacrymogène et d’interpellations à dix contre un. Au final, trois inculpés vont devoir payer pour cette fronde joyeuse et autogérée, pour « cette manifestation par ailleurs non autorisée » (dixit Pascal Dumas). « Dans le calme », les juges vont en condamner trois pour en décourager trois mille. Il faudra donc venir encore plus nombreux l’an prochain, pour que se généralise ce jour des fous. Pour mettre les mots et la ville cul par-dessus tête.

Article publié dans le n° 32 de CQFD, mars 2006.






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