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CQFD N°009



C’est bien leur misère qui nous bouffe la vie

Mis à jour le :15 février 2004. Auteur : Nicolas Arraitz.


L’autre jour, avec des centaines d’autres, les Assedic me convoquent aux anciens abattoirs de St-Louis. Ils y organisent un grand Aïd-el-Kébir d’allocataires en trop. Coupe-coupe à la main, des garçon-bouchers énervés arpentent le pavé. Certains arborent une pilosité ostentatoire et tiennent à sacrifier les victimes d’après les saints préceptes. D’autres ont le collier soigneusement taillé et exécutent selon les règles de la laïcité républicaine. Quand je me présente avec mon numéro à la main, ils sont en train de voler dans les plumes de tout un charter de poules asiatiques, qui tentent de s’enfuir dans un vacarme d’ailes brisées, la goutte au bec et le foulard dissimulant leur crête maigrelette de volaille élevée en batterie. La bande sonore, c’est Kill the poor, des Dead Kennedys. Personne ne survivra à cette orgie de sang, de plumes et de statistiques. A la fin du rêve, comme un sphinx, le chômage renaît de ses cendres et s’envole en rugissant.Ce n’est bien sûr qu’un mauvais rêve tarantinesque. La réalité vraie, c’est ça :

« Vous ne percevez plus de RMI, Monsieur le Préfet a donc décidé de mettre fin à votre dossier à partir de décembre 2003 ». Le plus haut représentant de l’Etat sur la place me souhaite la bonne année à sa façon. Le plus drôle, c’est que je ne touche plus leur kit-survie depuis au moins six mois, mais je suppose qu’il n’a pas pu résister à la tentation de m’éliminer trois jours avant la Saint-Sylvestre. L’Unedic veut économiser 40 000 intermittents du spectacle. A quoi sert toute cette smala une fois close la saison des festivals, ces foires culturelles qui donnent au tourisme un air intelligent ? Déportation programmée vers le régime général et l’intérim. Mais là aussi il y a déjà trop de monde. 200 000 allocataires radiés à partir du 1er janvier par une mesure rétroactive que certains qualifient de rupture de contrat. La logique est implacable. La méthode aussi qui fait ressembler l’assurance chômage à une poupée russe famélique :

- D’abord, bouter les intermittents hors de leur statut privilégié.

- Puis, refouler les allocataires en fin de droit vers le RMI.

- Décréter la mutation des RMIstes en RMAstes.

- Rétablir ensuite l’esclavage, peut-être ?

Si nous nous laissions résumer l’existence par leurs colonnes de chiffres, où le facteur humain est toujours soustrait ou divisé, nous finirions enfermés dans la plus petite poupée russe, cloîtrés dans une vie privée de sens, ou sous un carton dans l’encoignure d’une porte cochère, à l’ombre d’un distributeur automatique. Mais ne sombrons pas dans le pessimisme. L’aspect positif, c’est peut-être la fin des files d’attente, cette dénigrante ignominie digne des dictatures soviétiques. Quand on y a trop goûté, on applaudirait presque le dynamitage radical de la protection sociale. Grâce à ces énergiques mesures, finis les effets pernicieux de l’assistanat ! Au lieu d’individus isolés, en proie à la paresse et à la déprime, nous allons être témoins - et acteurs ! - d’un salvateur regain d’activité, c’est sûr. Epoque passionnante… Nous allons devoir, de gré ou de force, renouer avec l’entraide, les réseaux traditionnels de solidarité, la libre association des talents, les petits métiers qui faisaient le charme des rues d’antan, le troc, la bonne vieille démerde… Les trottoirs vont à nouveau retentir du cri des marchands ambulants, les places se peupler de cireurs de godasses… La vie communautaire et la chaleur humaine refleuriront dans les appartements surpeuplés… Le génie populaire, tari par la standardisation industrielle, ressuscitera de toute part… Et, c’est certain, cette révolution culturelle ressoudera un tissu social mis à mal par cinquante ans d’aliénant paternalisme keynésien. Dans ces conditions, radiez-moi ! Je signe des deux mains, je renonce volontairement à mes droits ! Radiez-moi ! Enfin un peu d’air frais !

Seulement voilà : si le but déclaré est d’encourager l’initiative, pourquoi les flics partent-ils en guerre contre les Roms laveurs de pare-brises et les vendeurs de cigarettes Rym à la sauvette ? Pourquoi les services municipaux ferment-t-ils les kiosques à sandwiches les uns après les autres ? Pourquoi la mairie de Marseille sape-t-elle sournoisement le souk de Belsunce, alors que c’est à peu près la seule activité qui fonctionne sans subvention dans cette putain de ville ? Pourquoi leur politique planifie-t-elle toujours des rues désertes ? Parce que les gérants de la Zone France cumulent toutes les tares congénitales de la pseudo-science économique. Ils sont à la fois de féroces partisans de la concentration capitaliste (l’hypermarché contre l’épicerie du coin, l’industrie pharmaceutique contre la médecine naturelle, la bagnole contre le transport en commun) et disciples indécrottables de la secte jacobine, avec son obsession de tout contrôler (la Loi interdit la fessée parentale et se réserve le droit d’envoyer les gamins en prison pour les protéger d’eux-mêmes, parce que les gens sont méchants et l’Etat c’est l’incarnation du Bien). L’actuelle frénésie libérale ne libère aucunement la société de l’emprise étatique, mais réduit son rôle à celui du Père Fouettard. Au moins, dans les pays pauvres, l’injustice est compensée par une intense vie sociale et la possibilité de s’en sortir grâce à l’économie informelle. Ici, nous sommes en proie à un double totalitarisme : celui du marché ET celui de l’Etat. Asphyxie garantie.

Non, lorsque ce pays accule les pauvres dans la précarité, ce n’est décidément pas pour les inviter à redécouvrir le riche brouhaha du souk, la joyeuse inventivité des rues africaines ou la débrouillardise des Tziganes. Pour ceux qui croient qu’il y a une vie au-delà de l’infra-salariat et du RMI, l’Etat a prévu de construire… de nouvelles prisons. C’est la grande traque. La chasse à courre du fric-roi lancé aux trousses du social, de l’humain, du vivant. Comme avec Thatcher il y a vingt ans, il s’agit d’humilier publiquement le public, de le mettre en débâcle psychologique. Il n’y a plus de progrès qui vaille, l’économie doit ouvertement triompher contre les gens. Dorénavant, l’angoisse et la solitude seront les seuls moteurs de la consommation de masse. Et s’il y en a qui rechignent à flamber leurs euros pour le bien de la balance commerciale, les ex-services publics se chargeront de les mettre à l’amende dès le premier du mois, en taxant lourdement tout ce qui est devenu « produit de première nécessité » (santé, communication, eau, énergie…). Pour ce qui est du social, on connaît la chanson : c’est en supprimant les acquis qu’on les défend, et en luttant contre les pauvres qu’on lutte contre la pauvreté. A ce propos, je dois l’avouer : celui qui écrit ces lignes n’est pas que chômeur. Si je n’étais qu’un chômeur, je tremblerais de n’aller jamais assez vite en me rasant le matin. Ma main droite finirait par licencier ma main gauche. Motif invoqué : manque de rendement. Mon insomnie se vanterait d’être plus zélée que mon sommeil qui, lui, pour ne pas être en reste, mettrait mes rêves à la rue, comme des squatters en plein hiver. Non, je ne suis pas qu’un chômeur. Je nique l’Unedic.

Nicolas Arraitz

Publié dans le n°9 de CQFD, février 2004.






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C’est bien leur misère qui nous bouffe la vie
Adelaide | 18 février 2007 |
Bravo pour votre excellent article ! Mais dites ,que pensez-vous d’une révolution populaire ? La lutte des classes ils l’ont bien voulu non ? En permettant aux plus riches de sucer le sang des pauvres et des malchanceux ,l’etat ne prepare t-elle pas la révolution ? Moi je reve d’une revolte afin de defendre nos interets , c’est de notre survie dont il s’agit . C’est bien leur misère qui nous bouffe la vie
Philippe | 23 mai 2006 | misère et splendeur de l’intérim
Je suis au chômage moi aussi 50 ans un cap d’aide-comptable passé en 1974 et un autre petit dipôme bien oubliè même pas le bac. Je fais de l’intérim comme comptable ….et je gagne mieux ma vie qu’en stable et bosse dix mois sur douze. Je suis pris sur des missions d’un niveau ou on ne regarderai pas ma candidature pour une embauche en fixe… comprenne qui peu…j’ai besoin d’argent alors je continue comme cela. > C’est bien leur misère qui nous bouffe la vie
Eric | 29 avril 2004 |
Bravo pour votre articcle…je n’ai pas le temps d’en dire plus si ce n’est que l’envie me vient qu’un de ces jour l’on remette en question l’obligation d’être bancarisé, prélevé avec frais et manace à la clé si on ne dispose pas de fric au moment voulu…Eric à Nancy
 

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