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CQFD N°033


LA COURSE AUX BÉNEFS DU GROUPE TOTAL

PUTAIN D’USINE : ON FERME !

Mis à jour le :15 avril 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.

On va pas pleurer sur les usines qui ferment, surtout quand elles produisent des engrais. Mais pas de quoi se réjouir non plus de l’énième plan social qui frappe les ouvriers de Grande Paroisse, filiale de Total : ceux qui partent ne savent pas où, ceux qui restent vont marner plus dur. Notre correspondant à l’usine raconte.

ÇA Y EST, ÇA RECOMMENCE. Après le dernier plan de suppressions d’emplois du 31 décembre dernier (deux cent quinze départs, soit un tiers de l’effectif), il ne nous aura fallu attendre que trois mois pour subir le suivant : cent postes éliminés, soit un quart de ce qu’il restait. Nous étions deux mille jadis, désormais on ne sera plus que trois cents. Le compte à rebours s’accélère. Jusqu’à présent, on pouvait compter sur une trêve d’un ou deux ans entre deux plans sociaux, maintenant ils nous laissent à peine le temps de respirer. Total veut mettre la clé sous la porte de nos boîtes et puis c’est tout. Comme dit Villepin, « dans un monde qui change très rapidement, il faut aller vite, il faut s’adapter ». Située à Grand-Quevilly, près de Rouen, mon usine fait partie du groupe Grande Paroisse, filiale engrais du groupe Total. Florissante autrefois, la boîte a perdu de sa rentabilité. En un sens, c’est pas plus mal. Le marché des engrais chimiques est en berne : les agriculteurs en ont tellement mis partout qu’ils peuvent se permettre de lever le pied. D’autant que leurs revenus sont à la baisse et qu’ils préfèrent donc n’utiliser que des engrais « coup de fouet » (ammonitrates) pour doper les rendements. Et puis notre matériel et nos ateliers sont délabrés, il faudrait investir un paquet pour les maintenir en service. À quoi bon ? L’industrie des engrais est polluante et dangereuse (AZF Toulouse faisait partie du groupe) et les populations environnantes ne veulent plus de nos usines-poudrières. On les comprend.

Ce qui se comprend moins, c’est que Total ne semble pas rassasiée par les bénéfices records qu’elle a accumulés en 2005 : 12,5 milliards d’euros. Soucieuse de faire mieux, elle se débarrasse de toutes ses usines d’engrais pour se centrer sur les raffineries et tout ce qui a trait au pétrole, infiniment plus rentable. Dans leurs calculs, les ouvriers comptent pour du beurre. Lors d’un conseil d’administration qui a eu lieu ce 30 mars, PDG et pseudo-administrateurs ont donc bâclé, en une demi-heure, une analyse démontrant la nécessité de fermer certaines usines de Grande Paroisse. Armés de transparents, de schémas et de puissantes considérations économiques, ils ont convoqué dans la foulée un Comité central d’entreprise (CCE) extraordinaire pour expliquer aux élus du personnel que ledit personnel était maintenant superflu. Résultat des courses : quatre sites sur sept fermés définitivement, un tiers de l’effectif global supprimé (quatre cent vingt-cinq personnes). Un plan bien lourd et saignant, même si les deux-tiers des départs se feront en préretraites. Comme à chaque fois, nos patrons ont multiplié euphémismes et dénégations. Alors que la charrette précédente avait été baptisée « plan de sauvegarde de l’emploi  » (sauvegardé par la suppression de deux cent soixante-cinq emplois), la nouvelle pelletée porte le joli nom de « plan de redéploiement industriel et de développement ». En fait de « développement », on sait tous que ça sent le sapin. Pour nous arnaquer, nos patrons emploient une novlangue orwellienne qui appelle une chose par son contraire. Un peu comme avec le CPE, enrobé dans une « loi sur l’égalité des chances » qui creuse l’inégalité des malchances. Autre fait notable : tout le monde savait déjà avant le 30 mars à quelle sauce nous serions mangés. Tout comme lorsqu’un ministre s’apprête à annoncer une nouvelle « réforme » et que les médias, en amont, nous vantent son contenu. Dans les usines du groupe, certains cadres et quelques militants de la CFDT s’empressaient de balancer des chiffres et des informations que les directions se faisaient un plaisir de contester. Cela entretenait un climat de rumeurs, d’inquiétude et de tension (lire « Rumeurs avant fermeture », CQFD n° 31) au terme duquel ce CCE a presque été vécu comme un soulagement. Dans l’usine, l’annonce crée une drôle de sensation. Il y a ceux qui s’étonnent d’apprendre qu’ils vont dégager. Ceux qui n’attendaient que ça, les pieds déjà calés dans les starting-blocks. Ceux qui calculent quand l’usine fermera pour de bon, ceux qui craignent de ne pas être assez jeunes et déjà trop vieux pour retrouver quelque chose. Il y a aussi les jeunes qui espèrentrent que ce plan leur permette de trouver un meilleur boulot ailleurs… On ne sent pas de combativité, plutôt comme une vieille odeur d’habitude.

« C’est le septième plan de restructuration qu’ils nous fourguent dans cette boîte, alors je fatigue »

Pour ceux qui partent à 55 ans en conservant quasiment leur salaire, c’est quand même une aubaine - surtout avec la loi Fillon-Raffarin qui veut nous faire trimer au-delà de 60 piges… Dans mon usine, c’est plutôt pour ceux qui restent que ce sera dur. La fermeture de trois ateliers supplémentaires va entraîner une restructuration des services et donc un accroissement de la charge de travail, ainsi que des accidents qui vont avec (lire « Je vous écris de l’usine »). Le climat va encore se détériorer davantage, parce que c’est déprimant de bosser dans une usine en fin de vie. D’autant plus que les patrons vont nous dire que l’activité continue et que certains pousse-culs y croiront (ou feront comme si) et nous feront bosser encore plus. On sait tous très bien que ça ne pourra pas durer, ne serait-ce qu’en voyant l’état vétuste des installations. Et puis il y a les quatre autres sites qui ferment définitivement. Pour les collègues de là-bas, ça va être chaud. Il y aura des mutations, des changements de vie et de région, des déménagements non désirés. Il y aura aussi des « reclassements » sans suite et des gens qui ne retrouveront pas de boulot. On a tous des copains et des copines, là-bas, pour qui l’avenir est mal barré. Voilà où l’on en est aujourd’hui. Une grande partie de mes collègues du syndicat ont la haine. J’aimerais être comme eux, mais c’est le sixième ou septième plan de restructuration qu’ils nous fourguent dans cette boîte, alors je fatigue. Je sais que je ferai tout ce qu’il y aura à faire, manifs, grèves, occupations de bureaux du patron [1]. Je sais aussi que durant les quatre prochains mois, on va encore se taper des tas de réunions inutiles avec les membres de la direction. Les voir me donne de plus en plus la nausée. Ce soir, je n’ai pas la foi. J’ai vu trop de copains partir et je sais que l’usine est condamnée. Ce boulot et cette boîte me sortent par les yeux et je devrais me réjouir d’être un des prochains sur la liste. Au lieu de ça, j’ai un goût de cendres dans la bouche.

Article publié dans CQFD n° 33, avril 2006.


[1] Sur le travail et les luttes des « invisibles », lire les livres de Jean-Pierre Levaray : Putain d’usine, Après la catastrophe, Tranches de chagrin (L’Insomniaque), Des nuits en bleus et Une année ordinaire, journal d’un prolo (Les Éditions Libertaires).





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