Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°033
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°033


LES ANTI-CPE TRUANDÉS PAR LA PRESSE

« ALLEZ LES JEUNES ! »

Mis à jour le :15 avril 2006. Auteur : Olivier Cyran.


« Abrogation du CPE, abrogation du gouvernement. Grève générale, blocage total.  » Les fans de Laurent Ruquier ont dû halluciner en voyant ces messages clignoter joyeusement sur leur écran , en lieu et place de la ronde des têtes-à-baffes programmées pour glousser à cette heure-là. Le piratage n’a duré que vingt-cinq secondes. Mais une demi-minute, c’est long en télévision. Une équipe de flibustiers avait réussi à s’introduire dans la régie de France 2 ce 7 avril et à glisser leur cassette dans la bécane qui diffusait l’émission « On a tout essayé ». Les erroristes istes n’ ont pas eu besoin de tout essayer, eux, ils ont réussi du premier coup ! L’opération était bien pensée. Déjà, parce que les rigolos à Ruquier tartinent la même marmelade que les faiseurs d’opinion professionnels. Le 21 mars, par exemple, le comique Steevy commentait ainsi le mouvement anti-CPE : « Les patrons, ils ont quand même le droit de licencier. Maintenant, on tape sur des gens qui donnent du travail aux autres, c’est quand même insensé ça ! […] Pour une fois, y a un gouvernement de droite qui… Ils vont dans la rue, tu peux rien faire !  » Ses compères Miller et Alévêque ont approuvé en hennissant.

Mais la réquisition d’un bout de Ruquier indiquait aussi la meilleure stratégie à suivre en matière de relation aux médias : à l’abordage, pas sur invitation. On a beaucoup dit que le soulèvement anti-CPE avait eu les faveurs des médias, à rebours du glaviotage qu’ils administrent habituellement à la rue. C’est vrai qu’un mouvement réunissant trois millions de manifestants et disposant du soutien de la totalité des syndicats et partis de gauche et même de l’UDF ne se laissait pas facilement renvoyer dans les choux. De là à fantasmer une « unanimité magnifique », comme l’a fait ce pauvre Schneidermann (« Arrêt sur images », 23 mars), il y a un pas qui déchire l’entrejambe. Car si le discours bien lisse de deux ou trois porte-paroles étudiants était effectivement le bienvenu sur les plateaux, le grand orchestre qui l’encadrait jouait sa partition de toujours, sans lésiner sur la grosse caisse. Premier thème à succès : le chômage des jeunes. Le 9 mars, Paris-Match donnait le « la » : « Non au CPE ? Alors oui au chômage des jeunes ! Taux de chômage des jeunes : 25 %. Mais, surtout, ne rien faire !  » [1] Cette histoire de 25 % va faire un tabac dans les rédactions, qui la resserviront en variations corrigées : « Le taux de chômage des moins de 25 ans (22,3 %) place la France parmi les plus mauvais élèves de l’OCDE  », déplore Colombani dans Le Monde du 2 avril. « Notre pays a le triste record du taux de chômage : 23% des moins de 25 ans  », se désole la présentatrice du JT de France 2 (8 avril). Sauf que ces chiffres, comme le souligne Acrimed, sont complètement bidon. Car ce que les médias ne précisent pas, c’est que le taux qu’ils martèlent est calculé sur les seuls actifs et ne tient pas compte de l’écrasante majorité des jeunes qui suivent des études. En réalité, le taux de chômage des 15-24 ans est de 8,7%, soit moins que la moyenne européenne. Mais qu’importe, puisqu’il s’agit de river dans les crânes que « le problème est grave » et nécessite un remède de cheval. Au « 13 heures » de TF1, Pernaut s’afflige : « La France est aujourd’hui, on le sait, le pays d’Europe où le chômage des jeunes est le plus grave : 25 %, un sur quatre. Chez nous, ce qu’on appelle la flexibilité du travail continue à faire peur.  » (5 avril) Une peur évidemment irrationnelle, crispée, conservatrice.

BHL ramasse bien la chose dans Le Point (6 avril) : « Voilà une jeunesse en qui cette seule idée de précarité, ainsi que celle, plus encore, de licenciement immotivé, réveille - et on la comprend - tout un imaginaire peuplé, comme disaient les maos des années 60 et 70, de “petits chefs” vicieux, crapuleux, capricieux.  » Ce que « comprend » BHL, c’est que le refus du despotisme patronal est le fruit d’un imaginaire archaïque. Ce que comprend surtout l’essayiste en Jaguar, c’est que les précaires ne savent pas leur chance : le CPE, expliquait-il le 16 mars, est « un pas, un petit pas, dans la bonne voie  ». Mais ça, les jeunes sont trop cons pour piger. Ce qui leur pourrit l’avenir, ce n’est pas une économie prédatrice qui refroidit les hommes et réchauffe la planète, c’est les quelques protections dont jouissent encore leurs parents. « Allez les jeunes ! Le pays est derrière vous, raille hargneusement le directeur de Paris-Match, Alain Genestar, qui gagne au moins ses dix mille euros nets par mois. Il compte sur vous pour que rien ne change et que vos aînés, vos chers parents, oncles et tantes, continuent de bénéficier d’un système à bout de souffle, en faillite, qui freine la croissance, rétrécit le marché du travail et creuse les déficits. Des milliards d’euros de dette. Et c’est vous qui paierez la note. Allez les jeunes !  »

Autre tube imparable : opposer les étudiants anti-CPE, supposés « classes moyennes » ou « bourgeois », aux vrais pauvres naturellement favorables au CPE. Dans une tribune à Libération (17 mars), le petit ministre Azouz Begag tentait de rallier au ban de Villepin le peuple des cités : « Les jeunes des banlieues n’ont pas peur du contrat première embauche parce qu’ils en ont assez de la précarité.  » C’est bien connu : l’authentique précaire ne craint pas la précarité ! La veille, dans son « débat » sur France 2, Arlette Chabot faisait intervenir un « stagiaire » présenté comme « membre du mouvement Génération précaire » et intronisé porte-parole de tous les précaires de France. Le CPE est « une chance », déclara-t-il sous un masque, ceux qui sont contre sont des « privilégiés ». L’émission terminée, on apprenait que ce type n’avait en réalité aucun lien avec Génération précaire, laquelle dénonça une « honteuse désinformation  » : « Génération Précaire est contre la précarité, contre la précarité des stages, et bien évidemment contre la précarité du CPE !  » La direction de France 2, qui porte plainte quand on lui chaparde quelques secondes, n’a pas moufté sur cet acte de grande truanderie. On n’en finirait pas de répertorier leurs intubations idéologiques : le coup du le-monde-il-change (« Le monde change ! L’emploi stable, protégé par des conditions de licenciement très lourdes, c’est de plus en plus rare dans le monde ! On ne peut pas vivre dans une bulle !  », Pierre Weill sur France Inter), celui de la pauvre-France (« Plus personne n’aime la France comme elle le mérite  », Denis Jeambar dans L’Express), le fameux déficit-de-communication (« Les Français s’opposent moins au CPE qu’à la méthode Villepin  », Pierre Giacometti chez Yves Calvi sur France 2)… La seule manière de s’inviter chez ces canailles ? Avec un mousqueton de pirate et un crochet bien aiguisé au bout du bras.

Article publié dans CQFD n° 33, avril 2006.


[1] Citation tirée, comme plusieurs autres, des précieuses archives d’Acrimed (www.acrimed.org)





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |